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6 mars 2026 5 06 /03 /mars /2026 18:31
 
 

Comme on disait dans les salles de rédaction quand je les fréquentais, un seul mot avait le pouvoir de tout changer sur la mise en page du journal : URGENT.

On oubliait le passé écrit pour rédiger le présent en urgence. 

 
 
 
Le milliardaire éminent des Émirats arabes unis, Khalaf Ahmad Al Habtoor, vient de publier une lettre ouverte à Trump. Elle est brutale.
« Qui vous a donné le pouvoir d'entraîner notre région dans une guerre avec l'Iran ? Qui vous a donné la permission de transformer notre région en champ de bataille ? »
Al Habtoor est une figure majeure : milliardaire, ancien diplomate, voix politique influente dans le Golfe. Quand il parle, les dirigeants des Émirats arabes unis l'écoutent.
Ses questions :
* Était-ce votre décision ou la pression de Netanyahu ?
* Avez-vous calculé les dommages collatéraux avant de tirer ?
Vous avez placé les pays du CCG au cœur d'un danger qu'ils n'ont pas choisi.
* Vos initiatives « Board of Peace » ont été financées par les États du Golfe. Aujourd'hui, nous sommes attaqués. Où est passé cet argent ?
* Vous aviez promis qu'il n'y aurait pas de guerre. Vous avez mené des opérations dans 7 pays : Somalie, Irak, Yémen, Nigeria, Syrie, Iran, Venezuela.
* 658 frappes aériennes au cours de votre première année = l'ensemble du mandat de Biden. (que vous avez critiqué)
* La guerre coûte entre 40 et 65 milliards de dollars pour les opérations, voire 210 milliards au total
* Votre cote de popularité a baissé de 9 % en 400 jours
* On a promis la paix aux Américains. Ils ont droit à une guerre financée par leurs impôts.
phrase la plus percutante : « Avant même que l'encre de votre initiative du Conseil de paix n'ait séché, nous sommes confrontés à une escalade militaire qui met en danger toute la région. Alors, où sont passées ces initiatives ? »
Al Habtoor n'est pas un critique lambda. Il fait partie de l'establishment. Il a des relations. Lorsque les élites des Émirats arabes unis commencent à remettre publiquement en question les décisions de Trump, ce sont les alliés arabes les plus proches des États-Unis qui disent « nous n'avons pas signé pour ça ».
La lettre se termine ainsi : « Le véritable leadership ne se mesure pas à l'aune des décisions de guerre, mais à celle de la sagesse, du respect d'autrui et de la volonté d'instaurer la paix.
 
Maintenant l'information n'a plus besoin de la typographie pour s'exprimer ou de papier. Ça fonctionne avec les bytes et l'IA. C'est génial
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28 février 2026 6 28 /02 /février /2026 10:55

"Le troupeau rejette le penseur car il représente une menace pour son existence. Le troupeau ne pense pas ; il suit. Le troupeau ne rejette pas le penseur parce qu'il menace son existence, mais parce qu'il la met à nu. Le penseur est un miroir reflétant la laideur que le troupeau tente de nier ; il est la voix qui brise l'harmonie du silence collectif, faisant de son existence un scandale impossible à dissimuler. Le troupeau ne pense pas car il aspire à la sécurité que procure le conformisme, à remplacer l'angoisse par une fausse tranquillité. La pensée, par essence, est une révolution qui ébranle l'ordre établi et menace le confort. Le penseur ne craint pas la solitude car elle est la condition de sa liberté, tandis que le troupeau craint la liberté car elle implique la responsabilité de soi, et avec elle, la véritable souffrance de la conscience". – Nietzsche

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27 février 2026 5 27 /02 /février /2026 12:21

Revenir dans la campagne de son pays natal, après voir quitté la ville et son aéroport, est une renaissance. Le passé et le présent créaient spontanément un nouveau mode de vie qui nécessite un certain temps d'adaptation, avant d'en faire la synthèse.  Pour le passé, résider dans des vieilles pierres du trézième siècle, donne, au quotidien, des repas cuisinés maison aux nuits de sommeil, de la sérénité. Un apaisement d'être au bon endroit pour voir l'avenir proche. Mais pour le présent, quelques ajustements sont nécessaires. Il reste, comme durant la guerre ce Cent Ans, sur la courtine du rempart devenu ma terrasse, le silence, juste interrompu par des chants d'oiseaux , en bas, dans la vallée. Il devait être interrompu à l'époque par des coups de hache ou les bruits des sarcles qui grattaient la terre. Les paysans, avec leurs outils en main, assuraient leurs récoltes en travaillant chacun leurs parcelles. Ils étaient autosuffisants, le seigneur et le clergé avait son poucentage établi. Durant la guerre, les soldats anglais de garde, écoutaient cette ambiance sonore , rythmée, mais des cliquetis métalliques répétés, les mettaient en alerte. Une bande de troupiers pouvaient s'approcher, pour attaquer. Aujourd'hui encore, on peut entendre les voix d'une conversation, entre promeneurs, à plusieurs centaines de mètres, sur la route en contre bas. Ce phénomène acoustique fait partie du systéme de défense de ces châteaux, comme celui d'avoir une bonne visibilité sur tout un territoire. Cela reste vrai, sauf qu'aujourd'hui des bruits de moteur, tracteur et quelques automobiles , polluent ce calme.  Mais ça ne dure pas, comme attendre à un feu rouge.

Vivre  à la campagne, maintenant, implique l'usage d'un véhicule automobile pour se déplacer. Pas seulement pour satisfaire un besoin de liberté, d'aller et venir à sa guise, à droite ou à gauche, mais de remplir le frigo. Quand il n'y en avait pas encore, on faisait autrement. On avait toute l'alimentation à portée de main. Le besoin d'aller au super marché est vital pour nous. Les jardins maraîchers, au pied des remparts, sont en friches, et pour avoir nos légumes, on doit passer par un caddy . J'ai ressorti la 2 CV du garage et nous pouvons faire nos courses à notre guise. Notre cuisine est mieux aménagée au premier étage, avec un gaz et un évier. Elle a fait installé l'électricité et nous commencions à ressentir  les bienfaits du confort moderne,  bien qu'il n'y ait pas encore d'escalier. Nous montions par l'échelle, comme des écureuils. On était surnommé les châtelains, par les voisins. Ce mot, lourd de sens, dans le langage commun, au pays de la révolution où le peuple a guillotiné un roi, ne me convenait pas bien. Quand il m'était adressé, avec une fausse déférence,cela me permettait de répondre, exactement, " le plus petit châtelain de France". En général,  un dialogue s'ouvrait , où je pouvais préciser ce qu'était, en fait, un Château Gascon, et les vrais raisons de ma petitesse. On en arrivait parfois à parler du patrimoine. L'occasion d’évoquer nos vraies valeurs, nationales.

Le chantier de restauration continuait. Il restait beaucoup à faire encore, sur les cinq niveaux du bâtiment historique, et de porteur de pierres je devais aussi continuer à porter des carats. Elle organisait ses tournées pour visiter sa clientèle. Elle réglait tous les frais, transport, restaurants, hébergements ainsi que l'emploi du temps. Le mien consistait souvent à attendre. Cette routine a duré tout l'été et l'automne. J'ai senti le besoin d'un changement d'activité et j'ai repris contact avec mon ancienne entreprise, où j'étais responsable export. L'actualité était focalisée sur le tremblement de terre en Haïti, et, sans trop savoir la raison, l'envie m'est venue de voir ce qui c'était passé à Port au Prince. Refaire de la photo, du reportage comme avant, pour mon premier métier. On parlait de deux cent mille mort, en quelques heures. Je ne pouvais pas rater ça. J'ai appelé mon ancien directeur, à Paris, pour lui dire mon intention, au sujet d'Haïti. Il m'a demandé de venir le voir à son nouveau bureau, en bord de Seine. J'ai pris mon sac à main en cuir noir, et un billet TGV  premiére classe, comme avant de partir en mission. Une surprise m'attendait en rentrant dans ce nouveau local, l'entreprise faisait maintenant partie d'une autre société allemande, leader dans la construction de hangar métallo textile. 

Avec mon ancien patron, j'ai été présenté au PDG , français, pour parler de cette catastrophe naturelle, due à un tremblement de terre violent. Il a proposé ma candidature pour aller sur place présenter les hangars et abris en Atmosphère Contrôlée AC. Après quelques mises au point, j'ai été nommé Chargé de mission urgente en Haïti par le directeur général. J'ai demandé pour acceptation finale d'avoir carte blanche pour agir sur le terrain. Accordé. Et pour les frais de déplacement j'ai demandé un acompte de cinq mille euros. Mon compte a été crédité le lendemain. J'ai décidé de rester à Paris trois jours pour mieux connaître les collégues et secretaires de ma nouvelle entreprise, ainsi que les responsables de la production, et j'ai réservé trois nuits à l' hôtel Hilton. À la réception, il devait avoir ma fiche client, et l'enregistrement de mon séjour a été rapide. J'ai annoncé la nouvelle à Nicky et installé ma chambre. Avant de m'endormir, je suis descendu dans le hall et fait un petit tour dehors. Sur le même trottoir, que j'avais connu il y a quelques années, j'ai revu ces jeunes femmes, bien vêtues, à la mode, qui voulaient que je leur tienne compagnie. Ce fût l'occasion de leur parler des paradis du Sexe tourisme et , en discutant, se rendent compte que leurs tarifs de travail étaient hors de prix. Pour elles, c'était de la concurrence déloyale. Ce n'était pas mon probléme. 

Au matin, après le petit déjeuner je suis revenu en taxi au bureau. Je me suis fait expliquer qu'elle était la nouvelle spécialité de l'entreprise dite RDS, Rapid Deployment Service. En fait, en moins de trois jours, nous pouvions installer nos abris, clef en main, n'importe où, là où le client le désirait. Un sérieux argument en temps de crise humanitaire. Nous pouvions proposer un abri pour dix mille personnes s'il le fallait. J'ai trié et rassemblé de la documentation technique sur les divers abris, petits et grands, durant ces deux jours passés au bureau, rencontré du personnel et j'ai demandé à la secrétaire de prendre un billet d'avion pour Port au Prince. Elle n'arrivait pas à faire la réservation. Cette destination n'existait plus. Il fallait passer par Santo Domingo. Sur Air France, les vols en classe affaire étaient complets. Elle a fini par en trouver un, en aller simple. Pour le retour, on verra, le moment venu. Elle appellera le taxi pour Roissy, et c'est parti pour une énième traversée de l'Atlantique. Je ne suis pas le seul, parmi quelques passagers touristes, à se demander comment on pourra arriver en Haïti. L'aéroport Toussaint Louverture étant impraticable, après le tremblement de terre.  

On rentre dans ce pays comme dans un club de vacances. Le passage en douane est rapide, juste une halte avant, pour payer une taxe de séjour, en liquide, de dix dollars. Sur le parking, je vais voir un taxi pour qu'il m’émane dans un hôtel tranquille proche du centre ville. Je m'y installe pour prendre du repos et envisager la suite. Je m'aventurais dans le quartier pour repérer les restaurants et prendre contact avec les autochtones. Bien que parlant espagnol, ils ne sont pas très prolixes pour me donner des informations, sinon me donner des prix pour aller boire ou manger.  Ils n'ont pas l'air bien informé de ce qui s'est passé dans le pays voisin. Je remarque qu'il n'y a pas beaucoup de noirs dans le quartier sinon quelques serveurs dans les restaurants. L'un d'eux m'intéressa car il était  de Port au Prince. J'avais pris l'habitude de parler avec lui et il me donna des solutions pour atteindre la frontiére, à Jimani. Il s'appelait Jean et voulait aussi aller à Port au Prince, pour avoir des nouvelles de ses parents. Il existait des autobus, en premiére  classe, qui faisait le trajet deux fois par semaine. Le prochain qui partait était Samedi matin. Je lui donnais des dollars pour qu'il achète deux places. Il revint avec les billets. Je lui expliquais que maintenant il était mon fixeur.

Comme convenu, il est venu me chercher en taxi au lever du jour pour aller à la gare routiére. Et là, nous avons constaté que le départ était annulé, la route était encombrée de camions. Il a eu l'idée d'essayer un autre moyen de transport. Une camionette qui partait, quand elle était pleine, depuis un rond point, sous un viaduc. Il a indiqué le chemin au taxi, et nous sommes arrivés avec nos bagages pour prendre le départ. Il a négocié l'achat des places avec le conducteur, et un accompagnateur a placé nos sacs dans la remorque. Elle était déjà bien pleine, de cartons, de sacs et de valises. La fourgonnette aussi. Prévue pour six personnes, il en avait déjà dix, et nous avons pu nous caser, en forçant nos places. On avait plusieurs heures de trajet à faire. Ce ne sera pas une partie de plaisir, dans cette boîte à sardines. Plus on approchait de la frontiére, plus la file de véhicules et de camion augmentait. Durant les arrêts forcés, Jean arrivait à se procurer de quoi à boire et à grignoter. On a croisé des semis remorques, chargés de sac de ciment qui étaient répandus, déchirés sur le bas côté. Ainsi les camionneurs  ne devaient pas attendre plus longtemps et faisaient demi tour pour aller chercher un autre chargement au port . L'aide humanitaire internationale commençait à arriver par Saint Domingue et cette route était la voie d’accès. Ce n'était qu'une premiére réalité d'un gâchis qui se révélera beaucoup plus volumineux.

Nous avions enfin atteint  la fin du voyage au poste frontiére.  Tous les passagers sont sortis avec soulagement du mini bus. De suite, j'ai été assailli par des hommes casqués. Des motards qui me proposaient de continuer le trajet avec leurs engins. J'ai laissé Kim s'arranger avec eux, et il est venu m'expliquer qu'il restait encore cinq kilomètres pour atteindre le poste haïtien. C'était un parcours, interdit de traverser à pied. Une zone militaire contrôlée par l'armée dominicaine. Après plusieurs conversations et marchandages , il m'a proposé de monter sur une moto. Il avait aussi trouvé la sienne. La piste était en mauvais état. Avec mon sac sur les genoux, j'ai du bien m'accrocher pour ne pas tomber. La douane haïtienne était encombrée de nombreuses personnes qui avaient besoin d'un visa d'entrée. Un bureau spécial était ouvert pour les européens. La queue était moins longue et quand ce fût mon tour, le fonctionnaire en regardant  mon passeport m'a dit qu'il ne pouvait rien faire pour moi. Je n'avais pas de visa de sortie de la république dominicaine. J'ai appelé Kim, qui lui n'avait pas de pobléme en tant qu'Haïtien, pour qu'il négocie un autre aller retour au no mans land. Je lui ai laissé mon sac et nouvelle chevauchée motorisée, en vitesse cette fois. J'ai obtenu rapidement le tampon obligatoire sur mon passeport, avec un billet vert glissé dedans. Nous sommes entrés en Haïti à pied . J'ai senti y être le bienvenue et lui, heureux, de revoir son pays.

Ce poste frontiére avait subi l'assaut de toute une population qui était venu là, quelques jours auparavant, pour essayer de récupérer des marchandises bloquées là. Le pillage avait duré deux jours et finalement l'armée avait dégagé la zone. Par chance il restait une camionette qui attendait des passagers pour Port au Prince. Kim a pu acheter deux places. J'étais pressé de partir mais le chauffeur voulait faire le plein pour démarrer. J'ai dit à mon guide de reprendre deux sièges supplémentaires et nous avons pris la route.  Durant le trajet je racontais, à qui voulait l'entendre, la raison de ma présence et je leur montrais le catalogue avec nos abris. Je distribuais aussi ma carte de visite "chargé de mission en Haïti". Ils comprenaient que j'étais là pour essayer de les aider,  face à cette catastrophe hors norme qui avait ravagé leur pays. Cela m'encourageait et nous sommes arrivés à la périphérie de la ville. Kim a tenu à aller au premier commissariat pour s'informer de la situation. Il y avait des amis et tout le personnel a su que je représentais une entreprise française. Le chef, par mesure de sécurité, m'a proposé un hébergement chez un collégue à lui . Beaucoup d'hôtels ne fonctionnaient plus et j'ai accepté.

La nuit arrivait. On nous a conduit au domicile de mon hôte qui m'a reçu avec amabilité et courtoisie. Je voulais surtout me reposer et il m'a fait rentrer dans une pièce qui était un véritable capharnaüm. Avec un petit lit dans un coin et tout un tas d'objets entassés là, je n'ai pas voulu y rester. J'ai du convaincre Kim de m'appeler un taxi. Il ne comprenait pas pourquoi. J'ai évité de lui dire une raison, mais je savais que de nombreux policiers étaient aussi des voleurs. J'avais le sentiment d'être dans une caverne d'Ali baba. C'est en reprenant mon sac et en remerciant tout le monde que je suis sorti dans la rue. Face à ma détermination, ils m'ont trouvé un chauffeur qui m'a conduit sur les hauteurs de la ville, dans une magnifique résidence avec piscine et suites climatisées, l'Ibo Lélé. Je me suis enregistré à la réception pour plusieurs nuits, au nom de l'entreprise, et j'ai pu enfin dormir. Au matin, après le service du petit déjeuner, j'ai effectué une premiére reconnaissance de ce quartier résidentiel. En allant le long des trottoirs, j'ai vu les dégâts du séisme, plusieurs maisons n'étaient que des ruines. Elles s'étaient écroulées sur elle même, d'autres étaient encore debout. Des véhicules roulaient lentement sur la chaussée. Ceux qui marchaient aussi, comme si personne ne savait trop où il allait.

Je suis revenu dans mon refuge de luxe. J'avais une mission et je devais agir. Le bilan actuel de cette catastrophe, plus de deux cent milles morts, était comme un leitmotiv, et cette réalité était maintenant connue dans le monde entier. J'y étais pour faire des affaires. Par où commencer? Rien, ici , n'était normal, du jamais vu. J'ai fait quelques tours en taxi pour voir. Il y avait des quartiers autour du centre ville qui n'étaient que  ruines, les rues étaient désertes. Des convois de véhicules humanitaires circulaient de temps en temps pour donner un peu de vie dans ce décors funeste. Dans les zones moins touchées par les secousses, les axes de circulation sont très encombrés. Les trottoirs ne sont pas assez large pour tous ces marcheurs qui se frôlent en silence. Quelques voitures se mêlent au défilé mais avance au pas. Où vont-ils? J'ai appris qu'en fait, ils étaient à la recherche de quelqu'un. Ils étaient là ,sans nouvelles de leurs proches, et espéraient une rencontre avec  une personne connue, sans rien dire, ni se plaindre. Les jours suivants, en déambulant dans divers quartiers, pour faire des photos, j'ai eu l'impression que pour eux, il n'y avait pas de morts, juste des absents. Je n'ai jamais abordé la question des disparus, sinon elle restait sans réponse. Quelle souffrance, sans lamentations ou pleurs désespérés. Mais une admirable dignité que tous les humanitaires ont évoqué.

J'étais là pour vendre, pas pour les aider, comme les autres étrangers présents. C'est en me promenant dans le quartier de Martisan que j'ai envisagé une façon de travailler: les aider à reconstruire leurs écoles dévastées. En voyant ces jeunes écoliers dans leurs uniformes impeccables, se tenant par la main pour aller en classe, je me suis dit qu'ils avaient droit à de nouveaux locaux. Pour l'heure, ils rentraient sous des bâches, avec des rangs de chaises devant un tableau. La directrice  m'a reçu et expliqué que les cours continuaient normalement. Quelques jours après le séisme qui avait en partie détruit des bâtiments, des secouristes japonais avaient installés des abris. Quand je lui ai présenté notre catalogue avec nos stuctures métallo textile, elle a convenu de vouloir en faire l’acquisition. En fait quatre modules seraient l'idéal pour elle. C'est avec cette idée que j'ai visité plusieurs directeurs d'écoles qui m'ont tous passé une commande, verbale certes. J'avais mes clients, restait à trouver le financement. Aux informations, la liste des pays donateurs continuait à s'allonger et les milliards s'accumulaient pour venir en aide aux sinistrés.

Pour chaque école j'avais un dossier complet, avec photos et plan du terrain, et une lettre d'intention d'achat signée par la direction. Je pouvais rentrer à Paris pour finaliser l'obtention de fonds. La ligne de bus climatisé venait d' être rétablie  pour Saint Domingue et j'ai pris un billet. Le weekend avant le départ, dans la matinée, j'ai vu la piscine de ma résidence, pour la premiére fois, remplie de monde. On a fait connaissance. C'était des français, en majorité, qui appartenaient à une organisation humanitaire "sans frontières". Ils étaient là pour se détendre, et j'ai pris des photos, avec leurs consentements . En rentrant dans ma chambre, un homme m'a interpelé pour me dire qu'il m'interdisait de les publier sur le Net. Il m'a même menacé d'un procès si je le faisais. Pour lui, ces images risquaient de nuire à son organisation. Les médecins qui étaient là n'étaient pas censés se dorer au soleil, mais soigner des blessés. J'ai argumenté mon droit de photographier la vérité vraie. Pour lui, cela risquait d'avoir de lourdes conséquences sur les dons que son organisme recevait. L'aide humanitaire, pour que ça fonctionne, doit rester sérieuse avec sa comptabilité. Pas de dépenses inutiles. Il s'est avéré, qu'à une autre échelle, ce séisme a engendré, plus tard, une perte de crédibilité sur l'efficacité de l'aide l'humanitaire internationale en général.

Le matin du départ, j'étais le seul à monter dans cet autobus climatisé, tout neuf. La gare routiére était prés du centre . Je me suis installé à l'étage, avec vue panoramique. En bas, la chaussée était encombrée de marcheurs et on roulait au pas. Ils s'écartaient nous laisser passer . Soudain, un coup de frein me secoua. En regardant au pied du bus, j'ai vu une petite fille qui ramassait un jeune chien. Elle revenait sur le côté en le serrant dans ces bras. Leurs vies, à tous les deux, auraient pu s'arrêter là. Ils allaient devoir faire avec.

Sur les trottoirs, par endroits, un bric à bras d'objets divers, récupérés des ruines, étaient à vendre. J'avais vu dans ce genre de marché informel un jeune homme qui avait pu acheter une boîte d'allumette. Il avait fait des petits paquets de dix et les vendaient pour quelques centimes. La misère, le dénuement, trouve toujours des solutions insoupçonnées pour continuer la vie, et espérer. Les haïtiens ont été remarquables  dans cette épreuve. Dans son livre Danny Laferrière dit que son pays, après tant de bouleversements, et de tragédies, " n'est pas un pays mais une culture". Elle est indestructible.  Je quittais cette ville martyre mais j'avais un espoir d'y revenir pour y bâtir des écoles. Cette fois en premiére classe, le passage au poste frontiére a été rapide, et la partie du trajet que j'avais fait en moto ne dura que quelques minutes. 

À l'agence Air France de Saint Domingue, j'ai pris un billet pour le prochain départ vers Paris . Un taxi m'a conduit directement aux bureaux de l'entreprise. J'ai exposé mon projet au directeur qui l'a trouvé interessant . On devait le finaliser. Mais dans l'immédiat, je voulais surtout revoir ma compagne et le domicile qui était encore en chantier. C'était rassurant de revivre dans des vieilles pierres qui avaient plusieurs siécles d'existence et étaient toujours debout. Par contre, elle m'attendait pour partir refaire des tournées chez ses clients, les joailliers. Nous avons prévu une nouvelle expédition Place Vendôme et ce voyage m'a aussi permis de repasser au bureau. Le dossier Haiti était prêt avec les descriptifs de chaque institution, des plans , des photos et un budget de reconstrustion. Je devais donner mon accord pour qu'il soit envoyé à la banque mondiale qui avait centralisé tous les dons des différents pays venus en aide avec des millions de dollars. Deux mois plus tard la direction m'informait que le financement était accordé. On m'a félicité et je devais prévoir un nouveau retour à Port au Prince. 

Cette fois pas question de partir en aventurier reporter. En deux jours, avec la secrétaire et autant à l'Hilton , nous avons  planifié tout le séjour. Des hôtels m'attendaient et j'avais annoncé mon retour aux directeurs des écoles à reconstruire. Par un hasard de calendrier je m'installais le 13 Mai dans une résidence auberge en basse ville de Port au Prince. J' ai aussi averti mon ami, journaliste radio, que j'avais connu à Saint Domingue, lors de la Conférence Internationale des pays donateurs. C'était à la sortie de la salle des journalistes qu'il m'avait demandé de traduire, en direct à l'antenne,  et en simultané, le discours de clôture du président dominicain. Il était en espagnol et ses auditeurs étaient français. Ce fut par ma voix que les haïtiens ont entendu la pluie de dollars qui allait tomber pour remplir leurs coffres. Des milliards pour reconstruire tout ce qui avait été détruit. Ils attendront longtemps.

Ma premiére nuit dans ce quartier de Carrefour fut agitée, de mauvais rêve sur un coup d’État sanglant. Au matin, après un petit déjeuner paisible au bord de la piscine, l'actualité s'imposa. C'était le jour de la prise de pouvoir du nouveau président élu par les urnes.  On m'avait déconseillé d' aller à cette cérémonie d'investiture,  épisode final d'un processus électoral long, complexe et controversé, mais où la démocratie a finalement trouvé sa juste place.  J'avais donné rendez-vous à mon ancien collaborateur chauffeur , connu lors de mes précédents voyages, pour établir le programme de la semaine à venir. Il était là à 9 heures du matin et après les mises au point d'usage, il me dit: "Bon, on y va?". Il voulait aller au centre ville, prés du champ de Mars, où toute la population était rassemblée pour acclamer le vainqueur des élections.  C'est vrai que ce 14 Mai fera date dans l'histoire de ce petit pays et que de nombreux représentants de délégation ministérielle et de chef d'état étaient présents, sans parler de M alain Juppé en personne.

Je n'ai pas voulu le décevoir. J'ai pris mon appareil photo par habitude et une vielle carte de presse qui traînait  dans ma valise depuis la conférence internationale de Santo Domingo. Nous avons roulé dans des rues presque désertes vers le palais présidentiel jusqu'au premier barrage de police; j'ai montré ma carte, plaquée au pare-brise, et on a pu passer. Encore un autre contrôle et nous étions dans la zone protégée où seul les véhicules accrédités pouvait rentrer. La cérémonie avait commencé depuis longtemps et le champ était libre pour approcher la foule qui indiquait le point central de l'événement. Tous regardaient dans la même direction et j'ai marché dans ce sens ,  l'appareil au poing , à hauteur du visage, retrouvant une gestuelle où la caméra sert aussi de coupe-file ou de bouclier. Sans réfléchir, je me suis avancé toujours plus en avant dans cette  cohue qui devenait de plus en plus compacte. J'étais sur le point de renoncer, bien que le chemin inverse risquait d'être encore plus hasardeux, quand mon accompagnateur, qui me suivait, a prononcé à haute voix le mot "Excuse, Excuse !". Je me suis mis à le dire aussi . À chaque fois, quand la tête la personne devant moi se retournait et voyait la caméra et mes yeux bleus, c'était une expression d'étonnement , de  surprise, et elle se serrait un peu sur le côté, pour me laisser passer.

La progression a été longue et laborieuse, plus de cinquante mètres, où nous étions aussi comprimés que des abeilles dans un essaim, mais seul blanc dans cette foule, je n'ai jamais senti aucune insécurité. Au contraire, ils m'acceptaient parmi eux, malgré l'étrangeté de ma présence, et je me suis souvenu de cette sensation, connue pour la premiére fois lors des carnavals de rue à Bahia, où le corps à corps étant si compact que vous dansez sur vos pieds, portés par le déplacement de vos "voisins" sans même le vouloir. Vous ne vous appartenez plus, vous êtes fondu dans la masse. Et puis soudain, plus personne devant moi. Je fais un pas en avant. A ma droite, un grand gaillard en uniforme léopard, fusil mitrailleur, casque, gilet pare-balle me regarde interloqué, et me laisse avancer.  Je suis seul maintenant dans l’arène, avec des milliers de spectateurs autour qui forment un grand cercle, et un cordon de policiers qui les tient en respect.

A moi de jouer. Je m'avance encore vers la troupe au garde à vous et là, un garde du corps me barre le chemin les bras en croix. Je mets un genoux à terre et j'ai le président dans le viseur à dix mètres . Il vient de recevoir son écharpe et salue, rigide, le drapeau. J'ai ma photo, le premier portrait de  Michel Joseph Martelly en chef d'état. Quelques secondes et une voiture noire aux vitres fumées s'approche. Je prends un peu de recul et comme d'un coup de baguette magique, tous les spectateurs se ruent en criant de joie dans l'espace libéré. Ils se précipitent vers moi, vociférant et gesticulant, le spectacle est incroyable. Je shoote à l' aveuglette en rafale sachant que je fais des super photos de cette ruée sauvage.Je suis au bon endroit au bon moment, une fois de plus. Ils passent à mes côtés en courant, criant de joie, sans me renverser. Ce n'est pas comme à Belfast où, après l'explosion de la bombe, ils me tombaient dessus en pleine panique...

Ces photos sont restées gravées dans ma tête, mais pas dans mon appareil numérique. Je reste un moment sous le coup de l'émotion, et  je regarde, curieux, le résultat. Presque toutes ratées, sauf le portrait en couleur. J'avais oublié de déprogrammer le zoom. Je pensais être revenu au grand angle. Cela ne me serait pas arrivé si j'étais eu  mon Nikon, comme à la grande époque, à Sygma. Le photojournalisme a été mon métier , il ne l'est plus .  

 

 

  

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15 février 2026 7 15 /02 /février /2026 15:41

  Dés l'arrivée , au petit aéroport dans cette  île tropicale, on comprend qu'on a atterri  dans un coin pour touristes. Tous les passagers du vol sont attendus par des mini bus au nom des hôtels où ils ont réservé leurs séjours. Quelques uns partent en taxi et plus personne pour me tenir compagnie. L' ami de mon fils m'avait dit qu'il viendrait me chercher. Je n'avais pas d'adresses où aller et j'allais installer mon hamac entre deux arbres, quand une pétarade de moto a rompu le silence. C'était mon skipper du Djebel Amour II. Il s'est excusé pour le retard, en panne de voiture, et m'a proposé, faute de mieux, un transport avec son engin, une petite Suzuki avec un siège biplace, pas de porte bagage.  Il m'a rassuré qu'ici le port du casque n'était pas obligatoire, ni le permis de conduire, d'ailleurs. Je me suis assis dans son dos, avec le sac entre nous, et je lui ai demandé d'aller doucement. J'ai quand même pu admirer le paysage, de forêt tropicale, et sentir un nouveau parfum, quand on traversait des plantations d’ilang-ilang. C'est en arrivant au Yacht Club que j'ai pu voir, pour la première fois,  la couleur de l'eau de l`Océan Indien. J'ai été présenté au Club, comme nouveau résident du Trimaran de croisière ancré dans le port, et une annexe nous amena à bord. J'avais une suite dans ce magnifique voilier qui avait des clients de la Jetset, pour des séjours de navigation dans l'Océan Indien, jusqu'aux Comores .

Les eaux du la baie étaient translucides et je passais mes journées à nager matin et soir. Sinon, je cuisinais les produits de mes pêches et me balançais dans mon hamac que j'avais tendu sur le pont. Souvent, au lever du jour, une pirogue et deux hommes  jetaient un filet tout proche, en cercle. Ils le relevaient avec quelques sardines. De mon navire de luxe, je leur avais demandé pourquoi ils ne pêchaient pas plus . Leur réponse "C'est pour la famille, on a un autre travail qui nous attend". Les pauvres doivent beaucoup s'activer pour obtenir le peu dont ils ont besoin sachant, par force, se satisfaire du minimum. Cette île est très pauvre. Dans les quartiers les plus défavorisés, j'ai appris, avec eux, à faire la soupe de riz. Plus d'eau que de riz, à faire bouillir, au bois ou sur un gaz, dans une gamelle . A midi, on mange la bouillie et le soir, on ajoute des herbes, pour la soupe. Un soir, le skipper m’amena dans la ville nocturne, où c'est la fête jusqu'au matin. A Madirokely, une longue rue longe la plage. Toute une succession de bars et de restaurants avec de nombreuses jeunes hôtesses qui attirent le client touriste.

C'est à une table que j'ai rencontré un agronome français entouré d'amies. Nous avons échangé sur nos expériences dans l'agriculture, et il m'a dit avoir une amie malgache, Tati Mis,  propriétaire de plusieurs hectares sur l'île. Elle cherchait quelqu’un pour développer sa production, et son terrain pour un projet touristique. Il me l'a fait connaître et j'ai accepté de me lancer dans cette nouvelle entreprise, faisant valoir mon expérience au Club Méditerranée . Cette opportunité était bienvenue car je ne pouvais plus rester sur le bateau. Un Ministre français l'avait loué pour une croisière dans les îles de l'Océan Indien, je devais déménager.  Tati Mis me proposa de venir chez elle dans son bungalow au bord de l'eau. Elle m'offrit sa chambre. J'ai accepté d'y aller à condition que je puisse mettre mon hamac, dans la cour, entre deux cocotiers. On  se voyait souvent et elle a fini par m'expliquer qu'elle avait un grand projet: transformer sa propriété, avec une plage dans une crique entourée de falaises, en village de vacances.  J'ai décidé d'aller voir sur place . C'était proche de Anjiamarango, bien connu comme  paradis tropical. Une piste conduisait jusqu'au portail d'entrée de ce site, avec une grande maison véranda, sur la butte à gauche, et devant une vallée, où coulait un petit ruisseau,  jusqu'à la mer. Un coin rêvé pour attirer des touristes. Tati Mis avait désigné un accompagnateur et interprète pour m'installer confortablement, sauf qu'il n'y avait  rien, aucun meuble dans ce bâtiment. Mon  premier travail fut d'accrocher deux cordes entre deux fenêtres et tendre mon hamac.  Mon assistant trouva une natte pour dormir par terre

Au matin, sans poser les pieds par terre, je lui demandais du café.  Avec une allumette, il réussit à faire un feu, dans la cour, au pied des marches, en ramassant des brindilles toujours plus loin. On voyait qu'il avait l'habitude de faire avec rien, le nécessaire. Il dut aller chercher du café dans le voisinage et, après  de nombreuses allées et venues, la boisson chaude fut filtrée dans une de mes chaussettes . Midi approchait, le soleil chauffait fort mais j'ai pris le temps d'aller jusqu'au bord de l'eau en descendant le vallon. La plage de sable blanc était déserte, juste une cabane de branchage indiquait qu'elle avait été fréquentée. De chaque côté une falaise tombait dans la mer, fermant cet écrin naturel. Pas besoin d'en voir plus, cet endroit était un rêve tropical et sauvage pour des vacanciers fortunés. Quant à la mer, où je suis allé nager au large, avec des récifs de coraux de chaque côté c' était aussi une merveille multicolore foisonnant de poissons de diverses tailles.

De retour au domicile, j'ai pris mon sac et je suis allé jusqu'à la piste carrossable pour trouver un transport qui me ramènerait en ville. J'avais faim et soif . Dans les environs, à part le luxueux hôtel quatre étoiles, il n'y avait rien, pas de village. Les nombreux employés du site touristique arrivaient le matin en bus et repartaient le soir. Ils avaient un badge pour rentrer sur leur lieu de travail et devaient porter un uniforme. Personne, à part eux et les vacanciers avec leur sésame, ne pouvait accéder aux infrastructures hôtelières, bar, restaurant, boutiques et aux transats installés sur la plage. En me faisant passer pour un ami d'un résident, j'ai pu visiter les lieux, mais finalement, un vigile m'a reconduit au portail de l'entrée.  Je suis revenu à Hellville où j'ai rencontré Tati Mis pour lui confirmer que son terrain était bien situé pour y prévoir l'implantation d'un village de vacances. Elle me donna carte blanche pour le réaliser. Pour commencer, j' avais besoin de quatre employés et d'une cuisinière pour assurer les repas. 

J'ai eu ce que je voulais et avec le plan du cadastre que j' avais en main, mon premier travail fut de délimiter la propriété selon les repères et les bornes indiquées. En fin de journée j' avais tracé l'emplacement d'une future clôture, jusqu'au bord de la falaise sur la gauche. Restait à faire la même chose sur la partie droite. Le surlendemain , en milieu de matinée, un pickup s'arrêta devant le portail et trois hommes, dont l'un armé, m'interpellèrent pour me dire d'arrêter tout de suite les travaux. Le terrain était à eux et non à Tati mis. Ils parlaient français et je n'ai pas eu besoin de l’interprète pour comprendre que ce litige ne datait pas d'hier. J'ai licencié tout le personnel et j'ai  fini la journée dans le hamac. De retour à Madirokely je me suis expliqué avec la patronne et j'ai  donné ma démission. C'était aussi une arnaqueuse, d'un autre calibre que celles qui venaient danser avec les blancs wasa. Ces jeunes filles étaient des "travailleuses du sexe" et leur activité était essentielle à l'économie locale. Comme l'a expliqué F. Brial dans ses écrits, "De nombreux Malgaches, hommes et femmes, ne condamnent pas le comportement de ces femmes, et ce pour plusieurs raisons. Qualifiées de « TS » (travailleuses du sexe) ou de « correspondantes » lorsqu’elles ont une liaison « durable » avec un étranger, celles qui acceptent les relations sexuelles avec des touristes le font d’abord pour des motifs économiques. Comme cette misère est bien présente, les Malgaches comprennent bien la nécessité de tenter de sortir d’une situation très difficile, voire simplement de survivre. La majeure partie des jeunes femmes rencontrées sont peu allées à l’école, ce qui est fréquent dans un pays où moins de la moitié des enfants seulement atteignent la classe de la cinquième année d’études primaires ; mais d’autres, diplômées d’études supérieures et ne trouvant pas de travail salarié, se résignent à se prostituer pour vivre un peu plus décemment". Ce constat peut aussi s'appliquer à Bahia , au Porto da Barra, ou le "sex tourisme"alimente le transport aérien. 

Ici, les jeunes filles  sont très jeunes. Celles qui ne sont pas serveuses restent le long de la rue et proposent des bâtons de vanille pour un bon prix. Une façon d'accrocher le client avec le sourire. Au Brésil, elles proposent une "chupadinha"sucette. C'est plus explicite mais plus cher. J'évitais de faire des rencontres avec des français dans ce quartier, surtout ceux qui parlaient de leurs exploits en Thaïlande, et je préférais les soirées au centre ville. Une majorité d'hommes qui s’échangeaient et mâchaient du qat. L'ambiance était plus paisible et moins joyeuse. J'avais beaucoup de choses à comprendre pour m'intégrer à cette société si différente de celle d'Amérique du Sud. Je devais trouver un autre domicile et avec les indications du skipper j'ai pu louer une chambre, pas chère, dans une bicoque en planche  qui était vide, près du marché , à l’entrée de la ville.  Je m'y installai pour quelques francs. Ce quartier était très animé. De nombreux commerçants et des restaurants de rue emplissaient les trottoirs dès le matin.  La particularité était que  le muezzin servait d'horloge, comme en Libye. 

Ma première nuit fut paisible mais, au réveil de la seconde, au lever du jour,  catastrophe. Toutes mes affaires, posées sur l'unique table, avec son sac, avaient disparu. Je m'étais fait dévaliser.  La petite targette, qui fermait la porte, avait été forcée. J'avais fait l'erreur de croire que j' étais comme à Tobrouk, où j'ai pu me rendre compte qu'il n'y avait pas de voleurs.  Ce muezzin qui retentissait plusieurs fois par jour en était la cause. Il ne me restait plus que ce que j'avais dessus, un short et un teeshirt, et une paire de tong au pied du lit. Mon habitude de toujours mettre mon passeport avec deux billets sous l'oreiller m'évita  le pire. J'ai alerté le voisinage, et tous me conseillèrent d'aller au commissariat d'Hellville, porter plainte. Un autre enfer m'y attendait.

A cette heure matinale, il n'y avait pas grand monde dans la rue pour constater ma nudité, et les deux policiers de planton compatirent à ma situation. Mais il fallait attendre le chef pour enregistrer le vol. Finalement il  arriva en milieu de matinée et il me reçut dans son bureau. Dés que j'ai eu fini d'exposer la situation, il s'est mis en colère en disant qu'il en avait marre, de ces touristes wasa ,qui venaient se plaindre d'avoir été volés. Il cria que des hôtels étaient là pour les recevoir, et que ceux qui n'y allaient pas, pour accompagner des filles mineures chez elles, étaient des complices d'un délit de prostitution organisée. J'ai pu finalement  lui expliquer que je n'avais suivi personne, et qu'il ferait bien de contrôler les activités de Tati Mis , car je  savais bien comment le sexe tourisme fonctionnait pour l'avoir  vu, tous les jours, dans mon quartier à Salvador. Par contre ses collègues brésiliens essayaient de prendre des pédophiles en flagrant délit mais ici ils n'étaient pas inquiétés par la police.  Le commissaire, avec mauvaise humeur, accepta d'enregistrer ma déposition, et me laissa repartir, comme j' étais venu, en tong et caleçon.

De retour au domicile, j'ai alerté la propriétaire qui fut désolée d'apprendre l’effraction. Elle constata que la fermeture était cassée, preuve que des voleurs s'étaient introduits dans la chambre. Elle alerta ses amies du quartier qui me trouvèrent un pantalon et une chemise, à ma taille, presque. Je n'avais plus mon hamac et le gérant d'une résidence pour touriste me prêta une chambre. Tout le monde était au courant de ma mésaventure et on me porta aussi de la nourriture. Plus tard, j'ai pu me rendre dans une agence de voyage et, avec l'assistance d' Air France où j'avais une assurance, j'ai pu obtenir un billet jusqu'à La Réunion, en territoire français. Là, je pourrais refaire ma carte bancaire et autres documents perdus. J'avais gardé en mémoire le nom d'un ami français qui était professeur dans un lycée de l'île et, avec l'aide du Secrétariat de l’éducation, j'ai obtenu son adresse. Il accepta de me recevoir chez lui, à Étang Salé les Bains , un petit paradis au bord du lagon .   

Cela dura plusieurs semaines pour que je puisse récupérer  mon compte LCL et d'autres professeurs m' offrirent un hébergement, surtout ceux qui, en vacances scolaires, laissaient leur maison vide . Cette opportunité me laissait le choix de résider dans plusieurs endroits, mais le plus agréable était chez Michel, mon sauveur. On s'était connu quand je prenais quelques jours  de vacances sur la Côte d'Azur, chez ma sœur. Il était son ami et à l'époque, avant de reprendre le travail à Tobrouk, je les invitais, avec des copains, à des repas gastronomiques dans les bons restaurants de Saint Raphaël. Cette fois c'est lui qui faisait bien plus pour moi. Il me portait secours. Son domicile était proche de la mer . Au bout de sa rue, j'avais accès aux récifs coralliens qui protégeaient le lagon des vagues du grand large. Une vaste piscine naturelle d'eau translucide  abritait toute une faune marine aux multiples couleurs. J'y nageais lentement, matin et soir, des heures, pour contempler cet aquarium féérique et connaître, jour après jour tous les occupants. Avec mes lunettes de natation, je les identifiais facilement, dans leurs lieux de vie et j'avais pris soin d'éviter le repère des balistes. Quand je m'approchais trop près, ils m'attaquaient. J'ai été mordu une fois, pas deux.

J'étais toujours en attente de ma carte bancaire, et finalement, un matin, le facteur me l'a apportée. Cela faisait presque deux mois que j'étais sans le sou, et je suis allé en ville au distributeur de billets. J'avais hâte d'avoir du liquide.  J'ai introduit ma CB dans la machine et tapé le code. L'opération était refusée. J'ai insisté, et mon compte devint inaccessible, bloqué. J'étais de nouveau un mendiant, sans ressources. J'avais fait une grave erreur, utilisé mon ancien code à quatre chiffres. Je ne voulais pas abuser de l'hospitalité de Michel et sa compagne. Ils avaient des amis, également enseignants qui étaient au courant de ma mésaventure, et m'avaient proposé un asile, au besoin. Le plus proche était à Saint Louis, et le propriétaire avait indiqué où trouver la clef.  J'ai demandé cent euros à Michel pour avoir du liquide et pouvoir faire des achats  de subsistance, riz, haricots, fruits, café et papier toilette. J'avais un nouveau domicile et je m'y suis installé. Chez Emmaüs j'avais trouvé des vêtements de rechange. Dans ce quartier résidentiel , en haut d'une rue qui mène au bord de mer, les voisins ne me disaient pas bonjour. Je devais être un squatteur, pour eux.

Personne sur les trottoirs, sinon, parfois, un promeneur de chien qui me permettait de l'approcher . En demandant son nom, un court dialogue s'établissait . Les maisons avaient devant leurs portails un avis " Stationnement interdit" ou "Attention au chien". Toutes avaient des garages pour abriter les véhicules et les autres étaient garées sur la chaussée où elles étaient nettoyées avec une éponge et un torchon. Dans ces rues désertes , les automobilistes se croisaient sans se connaître. Chacun faisait bien attention à respecter le code de la route. Peu de policiers visibles, les infractions se dénoncent directement à la gendarmerie, m'a-t-on dit. Ici, dans la ville haute, avant de s'adresser à quelqu'un, il vaut mieux d'abord s'excuser de " ne pas déranger". Sur le bord de mer, fréquenté par de nombreux vacanciers, l'ambiance est plus conviviable. Ils sont bien accueillis. Le tourisme reste la première économie de l'île, qui vit sous perfusion des importations des denrées alimentaires et de carburants. Elle est gérée par une majorité de fonctionnaires des diverses administrations qui ont réussi à faire construire une autoroute bâtie sur la mer . Un projet pharaonique qui a couté des milliards, mais a permis de gagner quinze minutes, en voiture, pour aller du Sud au Nord de ce département des DOM. 

Le soir, dès dix huit heures, toutes les boutiques et magasins sont fermés. Après la ronde des automobiles qui rentrent à la maison, les rues sont désertes. Je m'hasardais parfois pour une promenade nocturne dans ma solitude et je rencontrais quelques hommes qui parlaient entre eux en arabe. Avec les mots de salutations que je connaissais de leur langue, ils m'adressaient la parole avec un sourire. Une minute de sympathie réciproque, bien que brève, me réconfortait. Aux heures de prière, on entendait le muezzin, comme les cloches qui sonnaient l’angélus. Plusieurs croyances se côtoient sur ce territoire, dans l'Océan Indien. La plus surprenante, pour moi, fut de voir les temples boudhistes et ces sculptures impressionnantes, moitié animales moitié humaines.  J'étais sur un autre continent, en Orient. D'autres valeurs, spirituelles et morales, géraient la société au quotidien, sans volonté de s'imposer, mais l'économie restait entre les mains de l'administration. Les Réunionnais sont en majorité des fonctionnaires qui attendent la fin du mois.

Cette île paradisiaque, bien que pauvre, n'a pas de prostitution visible, mais les files d'attente devant les bureaux de la CAF sont longues. Quand je descendais la rue, le matin, pour aller prendre un bain, je les voyais en bas du bâtiment, à droite. Et quand je remontais pour préparer mon repas, elle n'avait pas beaucoup diminué. Les journées étaient longues . J'avais une radio pour me distraire, et des livres. Plus de quinze jours dans ce quartier résidentiel, vide, j'ai senti le besoin de changer. Un autre professeur m'avait proposé sa maison dans une autre agglomération, proche, à Saint Pierre.  À l'extérieur du centre ville, le bungalow fut facile à trouver ainsi que la clef, pour m'installer. Le quartier bien que calme était plus animé, avec quelques marchants ambulants qui occupaient une partie du trottoir. J'ai fait quelques connaissances pour parler de ma situation, et aussi de la leur. La plupart était des fonctionnaires à la retraite. En fin d'après-midi, assis sur des chaises en plastique, ils attendaient l'ouverture du bar pour consommer de la bière, Dodo, le nom de la marque qui couvrait les murs de leur affiche, avec l'image de l'oiseau disparu, une espèce unique, anéantie lors de la colonisation de l'île .  Ils étaient faciles à attraper et bons à manger.

Finalement un matin, Michel m'a apporté ma nouvelle carte Visa et j'ai pu rentrer en France métropolitaine  pour rejoindre le domicile familial, dans le Gers.

  

 

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12 février 2026 4 12 /02 /février /2026 12:28

 Cet échange qui se faisait dans la bonne humeur  contribué à  faire connaître Nicole comme gémmologue. Elle a eu beaucoup d'autres contacts , mais dorénavant nous n'avions plus à aller sur la place. Les vendeurs de pierres attendaient, à la porte de l'hôtel, leur tour pour lui montrer leur lot. J'étais toujours en retrait et ne participais pas à leurs transactions. Quand un prix, annoncé en carats, lui semblait convenable, elle sortait sa balance pour  peser la pierre . Ses achats étaient au coup par coup. Leur valeur était en dollar, brésilien. Elle fera plus tard, après le passage en douane en France, un autre prix en euros. Après deux semaines passées à Téofilo, elle avait un petit stock de pierres fines et bien taillées. Pour les avoir observées longtemps à la loupe, sous toutes les coutures, et diverses intensités lumineuses, elle les connaissait par cœur et les aimait. Il fallait les exporter maintenant. Et on prépara le départ. Sans rien dire à personne, on a bouclé nos sacs de voyage, une après midi, et au matin, nous sommes descendus à la réception pour régler l'addition. Un taxi jusqu'à la gare routiére, et le premier bus Grandes Lignes de passage, nous embarquait ailleurs, vers l'aéroport. Parfois des escales interminables dans des "rodoviaras"me rendaient nerveux. Mais dorénavant mon amie ne portait plus rien. J'étais porteur, un nouveau métier. J'avais la responsabilité du précieux chargement.

 Un court séjour au Porto da Barra, dans notre suite réservée au bord de la plage, nous a remis de nos fatigues, avant de prendre l'avion. Nicky passait bien une journée à faire des rangements de linges et d'autres sous vêtements où elle cachait quelques pierres. Mais le lot le plus important était celui qu'elle préparait pour le laisser à la douane en arrivant, avec les certificats d'achat. Tout un dossier bien rédigé avec les plis numérotés et pesés au carat près. L'embarquement de nos bagages en soute, au guichet de la compagnie, est compris dans le prix du billet, et le contrôle des sacs à main se passe bien. Nous reverrons nos sacs de voyage à Toulouse, et là ça se passe moins bien. Les douaniers veulent fouiller nos bagages. C'est l'occasion  de déclarer l'importation de pierres précieuses, et de donner le dossier prêt à l'agent. Il  donne un reçu en échange en disant qu'elle serait informé quand elle pourrait venir le récupérer. Et nous sommes revenus dans nos vieilles pierres et au chantier du Moyen Age . 

Nicky s'était remise à cuisiner dans un coin aménagé au premier étage et je finissais la charpente pendant ce temps. Nos amis venaient sur la terrasse et les apéros étaient toujours joyeux. On est revenu à la douane, récupérer les pierres, et un jour elle me demanda de l'accompagner pour visiter des bijouteries de la région . Elle espérait pouvoir y montrer sa collection.  On a vite compris qu'ils étaient des revendeurs de bijoux, souvent des franchisés, qui ne montaient pas les pierres  et n'étaient pas acheteurs de gemmes. Elle a dû trouver l'adresse de vrais joaillers qui, dans leur atelier travaillaient  l'or et l'argent. Les plus proches étaient à Toulouse et Bordeaux, nous avons organisé des tournées. Elle planifiait ces déplacements à sa guise, je n'étais que chauffeur porteur , sans salaire mais nourri, parfois récompensé. Nous avons commencé à avoir quelques clients dans le Sud Ouest, mais le chiffre d'affaire était maigre. Il fallait passer par Paris. Mais avant cela, il fallait revenir s’approvisionner à Téofilo. On a pris chacun notre billet TAP et retour à Bahia.

On a fait escale à Vitoria et revu nos amis. Le Jardhiro avait des acquéreurs et c'était un installeur monteur qui gérait l'affaire. Je devais recevoir des commissions sur la vente. Le retour au "Lancaster" a été bien acceuilli  et sur la place aussi, où les boutiquiers l'accaparaient pour lui montrer les dernières nouveautés, sorties de la mine. Ils la harcelaient de "compra dona Nicky, compra !" ( achète madame Nicky), et je devais intervenir pour passer à autre chose. Elle avait remis à l'ordre du jour la réception des vendeurs, qui venaient le matin à l'hôtel,  et le soir elle leur redonnait leurs confiés. En une semaine de cet emploi du temps, elle avait refait son stock . C'était un peu toujours les mêmes pierres qui étaient présentées et, l'envie lui est venue de rechercher d'autres gemmes, qui n'avaient pas de gisements dans l' État de Bahia , notament les opales. On en trouvait dans le Nord du Brésil. Ce n'était pas la porte à côté. Nous y sommes allés avec le même moyen de transport , les bus des Grandes Lignes. Elle avait juste le nom d'un village, proche de Teresina, comme destination. Je reprenais mon métier de porteur, avec un trésor cette fois. C'était plus stressant.

De l'arrivée à la "Rodoviria" nous sommes allés nous reposer, dans un hôtel pas cher, après une nuit et deux jours de voyage. Au matin, un taxi appelé par la réception, nous conduisit sur une piste poussiéreuse, au village des opales . Parmi les  maisons en bord de route, une "pousada"auberge, où nous nous enregistrons comme  touristes. Ils sont rares, ici. Nous apprenons que c'est surtout des australiens qui viennent là, car ils trouvent des pierres aux reflets arc en ciel pour augmenter leur production nationale . Ils achètent les gemmes directement au gisement et il en reste peu entre les mains des "garimperos"mineurs. Au troisième jour, Nicky a pu en rencontrer un, qui a accepté de lui montrer les siennes. Elles étaient chères mais d'une qualité remarquable. Affaire conclue. Je ne me sentais pas très à l'aise dans cette ambiance particulière. J'ai préféré partir. Elle a été d'accord, a réglé l'addition et j'ai porté les bagages jusqu'à un taxi, qui nous a remis sur la route des bus Grandes Lignes.  On pouvait revenir en France. Elle avait de quoi y vendre. Cette fois ce serait à Paris, après le passage en douane et la récupération du lot, qui justifiera d'une TVA sur le prix de vente de chaque pierre. 

Son entreprise de "Pierres du Brésil" déclarée, a été connue dans le milieu de la haute joaillerie parisienne. Elle avait des clients qui attendaient ses retours du Brésil pour monter des bijoux d'exception. Certains étaient Place Vendôme et, être le porteur de la valise à roulettes , avec tous ces trésors, me rendait inquiet, soucieux de bien la garder à la main tout le temps. Ce n'est qu'une fois arrivés dans l'atelier, ou le bureau de l'acheteur, que Nicky la reprenait. Elle sortait ces boîtes d'émeraudes, de tourmalines, de topazes, d'améthystes et tant d'autres, pour présenter dans des plis de papier blanc , ces gemmes, qu'elle manipulait, une par une,  à la brucelle . Si le client en voulait une , elle la déposait sur une feuille . Elle annonçait son prix au carat et sortait la balance. Et elle attendait. Je restais debout, au fond de la pièce, jusqu'à ce qu'une décision soit prise. En général cela prenait beaucoup de temps, surtout s'il y avait plusieurs piéces. Nicky repartait avec un chèque, au nom de son entreprise, et donnait une facture où chaque pierre avait son poids, sa taille et ses caractéristiques gemmologiques. En sortant, beaucoup de ses clients nous disaient de faire très attention car certains de leurs fournisseurs avaient été victimes d'agressions.

Il arrivait que les porteurs de pierres précieuses soient accostés, durant leur trajet ou même chez eux, par des braqueurs armés qui volaient leur valise. Je faisais bien attention de ne pas me faire repérer par des individus suspects. Je pouvais décider de m'arrêter, sur un banc ou dans un café, pour voir si personne ne nous suivait. Dans certaines villes, que j'estimais dangereuses, on faisait la tournée avec un sac de provision à roulettes d'où des feuilles de poireaux dépassaient. Les boîtes de pierres étaient au fond. Entre les voyages des deux côtés de l'Atlantique, des fournisseurs à la mine aux joailliers de l'hexagone et de Suisse, nous avons fait des centaines de milliers de kilomètres, en avion et en bus. Ce n'était pas seulement pour l'argent mais aussi pour la passion de Nicky  pour les  pierres fines. Elle en  avait beaucoup et passait du temps à les ausculter, à les trier. Ses préférées étaient les quartz à inclusion de rutile, ces défilements dorés qui sont recherchés spécialement par les chinois. On allait en chercher sur l'unique gisement de Bahia où des artisans les transformaient  en bijoux. Ils se vendaient au gramme et n'avaient pas grande valeur. Une année en passant par là, les boutiques avaient disparu. La municipalité avait cédé le terrain à une entreprise chinoise qui avait clôturé tout le périmètre. Au milieu, une pelle mécanique chargeait des containers qui partaient au port. Les quartz rutiles étaient devenus rares. 

J'avais connu le même scénario, dans une mine d'or en Bolivie, où des centaines de "garinperos" orpailleurs  travaillaient et vivaient sur les berges du rio Tipuani . Aujourd'hui il n'y a plus personne, juste une excavatrice et une clôture qui marquent cet emplacement. Il parait que c'est dû au progrés. Nous étions toujours heureux de revenir au village , dans nos vieilles pierres du Moyen Âge et les travaux de restauration avançaient. Nicky a pu financer l'installation électrique et une salle de bain toilette. J'ai pu poser un plancher en acajou que j'avais récupéré des caisses exportées à la frontiére brésilienne quelques années auparavant et j'ai ressenti le besoin de prendre des vacances. Je n'en avais pas souvent pris, comme porteur de valises, et j'ai voulu connaître l'Océan Indien. C'est un ami de mon fils , skipper d'un trimaran à Nocibé , qui me donna cette opportunité. Il accepta de me recevoir et j'ai repris mon sac. Direction La Réunion.

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5 février 2026 4 05 /02 /février /2026 18:22

 Revenir dans l'hexagone commence par le rituel du premier sandwich jambon cru, beurre, verre de vin au bar de l'aéroport. C'est aussi l'occasion de reparler français. Changer de langue et d' alimentation marquent tout de suite, après des mois de riz haricot bière, un autre comportement. Une nouvelle attitude bien agréable, en  reprenant spontanément des habitudes, dans un environnement familier.  Mais c'est surtout  retourner chez soi et reprendre le chantier, pour passer le temps, en travaillant  comme je l'entends. C'était le printemps . Les cerisiers étaient en fleur, autour du village. Ma compagne avait aménagé, en écartant les matériaux et outils de restauration, une cuisine et une chambre au château . Nous y avions repris avec satisfaction notre vie matrimoniale, dans ce nouveau décor qui date du Moyen Âge. Ce n'était pas luxueux mais nous étions amoureux de cette ruine qui a quatre étages et dont la terrasse domine vallées et collines. Les couchers de soleil étaient des moments d'extase partagés. Nicky avait préparé un bon repas, confit de canard, pommes sautées , tarte aux pommes, et après son  délicieux dessert , elle m'annonça qu'elle était gemmologue. Elle avait obtenu son diplôme à Paris.

Je savais qu'elle y faisait des études, hébergée chez des amis, mais je posais pas de question sur le sujet. C'était son affaire. Cela allait aussi devenir la mienne. Elle avait l'intention de revenir à Bahia pour y acheter des pierres précieuses. Sachant les risques d'un tel métier, elle me proposa de l'accompagner. Je ne pouvais qu'accepter. La mise au point de cette expédition lui demanda quelques mois. Elle avait besoin de se procurer certains outils, un réfractomètre, des loupes, un pied à coulisses, des brucelles et d'autres ustensiles pour bien identifier les gemmes. Elle choisit de s'approvisionner en pierres taillées uniquement. Pas de diamant ni de saphir. Mais le Brésil est un des premiers pays au monde à avoir dans son sous sol une grande diversité de pierres fines. Elle avait appris à les connaitre et à tester leur authenticité.  Grâce à la vente de deux belles émeraudes qu'elle avait gardées de son premier voyage au pays des Incas, elle avait un petit capital pour investir dans de nouveaux achats. Pour ma part je vendais quelques monuments funéraires laissés en dépôt chez des marbriers du département. Cela me permettait de rembourser des dettes et  parfois de doubler la mise en installant, avec un assistant, le granit sur une tombe fraîche. Cela demande beaucoup de précaution et de savoir faire.

Il fallait d'abord avoir l'autorisation de la Mairie pour rentrer dans le cimetiére avec un véhicule et une remorque. Manipuler des parpaings, lourds et fragiles, sans l'usage d'une grue s'apprend sur le tas. Depuis le temps des pyramides ce travail est pratiqué avec des outils simples: des rouleaux en bois et des leviers en acier. On décharge la pièce en granit, avec un plan incliné pour la poser au sol , sur les rouleaux, et on la pousse jusqu'à l'emplacement  prévu. Ce savoir faire m'amena à installer plusieurs tombeaux, pour des particuliers. Étant moins cher que les PFG, j'avais des clients.  Une bonne affaire, les monuments valaient le double que le prix fixé pour leur importation, au départ. Le probléme était que ce travail n'était pas déclaré, pas de TVA non plus. En France c'est interdit, et ceux qui les payent peuvent faire une dénonciation. Cela est souvent pratiqué par les professionnels du métier. C'est de la concurrence déloyale. Pour en terminer avec cette activité, j'ai installé mon monument, dans mon cimetière, en bas du château. J'ai ma place réservée et garantie pour l'éternité. Ce n'est pas rien. En attendant, bouger, déplacer des pierres taillées depuis plusieurs siècles me plaisait, m'animait pour en faire des tonnes.

 C'est une annonce d'aide à la restauration des châteaux qui m'a motivé à un projet de reconstruction de la tour échauguette . Cette architecture particulière était l'axe de défense principal des remparts. Étant bâti à l'extérieur de la muraille, sur un encorbellement qui a cédé, il ne nous restait plus que la partie intérieure, sur toute sa hauteur.  On pouvait comprendre, qu'à l'époque de la Guerre de Cent ans, un archer, anglais, pouvait facilement cibler des attaquants , qui tentaient une incursion par escalade. L' histoire du village est liée à son invincibilité. Rebâtir la partie de la tour manquante en pierre, seul, était au delà de mes possibilités : plusieurs tonnes de pierres à monter, de bas en haut. Pourtant cela valait la peine pour redonner une véritable identité du Moyen Âge à l'ensemble du bâti. Mon projet a été sélectionné pour faire appel aux dons. Après quelques mois de campagne, j'ai reçu quelques milliers d'euros. Il en fallait dix fois plus pour entreprendre le chantier avec une entreprise spécialisée. Je me suis contenté de refaire une charpente et de continuer l'aménagement intérieur qui était aussi notre lieu de vie commune.

L'automne finissait d'embellir de couleurs fauves la campagne environnante, mais l'hiver serait bientôt là. C'était le moment d'envisager le changement hémisphère et cela contribua à prévoir la premiére campagne d'achats de pierres précieuses. Mon amie n'avait pas un gros capital à investir mais ma proposition, de l'inviter dans la maison au bord du lac d'Anagé, l'aida à prendre la décision d'acheter le billet d'avion.  Dorénavant je m'engageais , en lui promettant mon aide, de devenir porteur de carats. Pour elle, revenir à Bahia lui donnait de l'enthousiasme. Elle y avait de nombreux amis et c'était dans ce vaste État, aussi grand que la France, que se trouvaient de nombreux gisements de gemmes. On allait devoir les connaître. Plutôt que de rester en ville, malgré tous les centres d'intérêt que nous y connaissions, nous sommes partis, en bus, vers l'intérieur des terres. En une nuit de voyage, nous sommes arrivés à Vitoria da Conquista, et le lendemain, avec un autre omnibus, à Anagé. Il restait encore la camionnette pour débarquer dans la maison, au bord du lac, au pic de la chaleur. On était en sueur, fatigués. 

J'ouvre portes et fenêtres et là, catastrophe. Tout est recouvert de poussière. La derniére fois, avant de partir, j'avais pourtant fait le ménage. Le premier de soucis de Nicole fut d'avoir un balai. Pas question  de poser ses affaires quelque-part, là dedans. Elle commença le nettoyage et moi, j'ai installé le hamac sous la véranda. Soudain, un cri. "Y a des scorpions !". Je l'ai fait sortir, en essayant de la calmer, et j'ai mis son sac de voyage dans le filet. Ces bestioles, je les connaissais. J'ai entrepris la tuerie et balayé le sol . Je me suis déshabillé et j'ai dit " Je vais dans la piscine, tu viens?". Après quelques hésitations, elle m'a suivi et, convenu qu'on était bien ici, dans la "catinga"désertique, juste pour nous. Ceux qui y sont aussi chez eux, ont une relation intime avec ce lieu , une certaine sérénité, une tranquillité naturelle. La terre est pauvre, peu hospitalière, mais elle leur procure tout ce dont ils ont besoin, en réalité pas grand chose. Ces habitants du nord est brésilien ont été les premiers à défendre leur territoire, contre un pouvoir central, étatique, qui voulait les intégrer à une nation. Pour résister, ils ont constitué une armée, celle des "canudos". S'ils ont été vaincus, ils ont gardé leur fierté d'être des"catingueros" natifs.

 Nous avions un cadre de vie bien différent du leur: une grande maison en dur, une piscine, avec du carrelage noir et blanc où on pouvait jouer aux échecs debout, un court de tennis, et une serre pour cultiver des tomates. Mais l'important pour eux était que nous avions choisi de rester là. On était différents des autres blancs qui apparaissaient pour le weekend , ou de courtes vacances. Nous avions en commun, sans le dire, cet attachement au milieu ambiant, au biotope en quelque sorte. A moins d'une heure de marche, sur des chemins entre les bosquets d'épineux, nous avions des voisins, âgés et en bonne santé. Nos visites étaient toujours bien acceuillies et on apprenait comment ils faisaient pour être heureux là. On voyait bien que c'était la femme qui gérait ce lieu. En général, à notre arrivée, elle était en train de balayer le sol, la terre battue. La meilleure façon de se protéger des scorpions, et cela ouvrait un  dialogue entre nous. Elle nous invitait à prendre un café. C'était remarquable de voir comme tout était propre, bien rangé. Les casseroles  en alu brillaient, comme neuves. Peu de mobilier à part un canapé , une petite télé, deux chaises et elle s'excusait d'être pauvre. Mais elle avait tout ce qu'il lui fallait , et ne souhaitait pas aller ailleurs. Elle n'avait jamais voyagé . Son seul regret concernait ses enfants, qu'elle voyait rarement. Ils étaient partis en ville, chez les riches, pour du travail.

Nous étions d'un autre monde mais nous vivions comme eux, avec un minimum. Tout le nécessaire était amené là , à pied, depuis la piste où une fois par semaine, le minibus nous conduisait au marché du samedi matin. Ce jour là, la petite ville voyait un grand rassemblement de véhicules, de camions et de personnes venues des campagnes, certaines à cheval.  Les forains , surtout des revendeurs de fruits et légumes, car dans la "catinga"ils ne poussent pas, avaient de nombreux clients. Il fallait faire la queue. C'était un lieu de rencontre, où tout le monde parlait à tout le monde. Tous les sujets étaient abordés sauf la politique et la religion. Nous étions des brésiliens comme eux, des blancs, pour certains des "gringo" et lorsqu'on évoquait notre fils, né dans le "mato" jungle de Sao Paulo, nous devenions des compatriotes. On pouvait parler de choses sérieuses. Je leur posais souvent la question "Pourquoi aucun jardin potager n'est cultivé ici ?". Ils étaient pourtant "campesinos"paysans et certains plantaient des haricots et les femmes, des fleurs. J'en arrivais à parler de mon Jardhidro. Cela les intéressait bien.

Revenir à la maison, avec les courses pour la semaine, était quand même épuisant, surtout les derniers kilomètres qu'on faisait à pied. Notre isolement était partagé avec le gardien, Neguinho, qui venait tôt le matin pour nettoyer la piscine et entretenir les pelouses. Le propriétaire avait installé un systéme de pompage de l'eau du lac, et des asperseurs irriguaient, de pluie fine le gazon. Seule partie verte au milieu d'une végétation desséchée d'épineux et de cactus. Faire pousser de l'herbe, pour la tondre ensuite, était sa priorité. La mienne, arrosé les plants de tomate, en bas de notre véranda. Nous avons investi dans l'achat de tubes et de goutteurs. En quelques semaines, je n'avais plus à porter des seaux, juste tourner un robinet. Nicky s'occupait de la maison, plantait des fleurs et faisait des balades le long des berges, quand nous n'étions pas à nager dans la piscine. Neguinho était notre ami, et nous échangions des coups de main. Quand le patron venait avec ses amis, j'évitais de lui parler car il avait beaucoup de travail, pour répondre sur le champ aux besoins des invités.  Porter des glaçons ou donner des coups de pagaie quand le hors-bord tombait en panne loin du  bord, ne lui laissait pas  de temps libre. 

Au Brésil, en ville ou à la campagne, deux catégories distinctes de personnes se côtoient constamment. Les "fazenderos"propriétaires terriens et les employés. On est d'un côté ou de l'autre, sans équivoque possible. Riches et pauvres, maîtres ou esclaves selon les époques. Nous étions au milieu, avec un accès facile aux deux . Cependant, des comportements ouvertement racistes pouvaient nous éloigner des blancs, qui nous avaient ouvert leur porte, parce qu'on était aussi français. Nous n'étions pas des touristes, venus là pour se payer du bon temps, mais pour acheter des pierres taillées. On décida de faire une première expédition dans l’État voisin, le Minas Gerais, où se trouvaient d'importants gisements d'émeraudes, de topazes, de tourmalines et d'autres gemmes de couleurs. On a laissé Neguinho s'occuper de nos plantes et nous sommes partis, avec nos sacs de voyage, prendre le bus pour le Sud. Destination la capitale Belo Horizonte. Les boutiques de joalleries y sont nombreuses, et après trois jours contacts dans ce milieu, mon amie a compris que nous devions nous rendre sur les lieux des gisements, pour avoir de bons prix d'achats. Ce n'était qu'à une journée de bus de plus, vers le Nord ouest.

Dès l'arrivée à la gare routiére de Téofilo, au bout du trajet, on met les pieds dans les gemmes. Déjà, avant de pouvoir prendre un taxi, pour aller à l'hôtel qu'on nous avait recommandé, le " Lancaster", deux hommes s'étaient approchés, avec un pli dans la main, pour nous demander si nous voulions voir de "belles émeraudes". Ils n'ont pas insisté, et avons pu nous  installer dans notre suite bien sécurisée. Nous fûmes très bien reçu, comme acheteurs français. Nous avions un code pour rentrer et sortir  de notre résidence, près du centre ville,  surtout du parc, où un marché des pierres est toujours très animé. Il suffisait de déambuler entre les allées, bordées de petites tables présentant des minéraux, des géodes et des plis de papier blanc qui cachaient des merveilles. Le vendeur les ouvrait, avec précaution, et, les bleus des aigues-marines, les verts profonds des émeraudes, et les  multiples couleurs des tourmalines motivaient une admiration spontanée . Ce moment d'étonnement permettait au propriétaire de dire un prix. Il n'était pas possible de prendre une pierre entre les doigts, cela pouvait la salir de graisse. Son brillant en serait terni. 

Après quelques jours à fréquenter le parc, nous avons établi les secteurs  qui l'intéressaient Nicky. Elle se faisait des amis et nous avons compris qu'il y avait des propriétaires de gemmes et des revendeurs. Les premiers allaient sur les gisements pour acheter des pierres brutes, sorties du "garimpo"la mine.  Ils les faisaient tailler et polir dans un des nombreux ateliers de Téofilo. Ils fixaient le prix au carat et recherchaient le client, souvent un commercial, qui les revendait aux joailliers. Les autres tentaient leurs chances avec des lots, confiés par des mineurs qu'ils connaissaient. Elle a préféré s'adresser aux premiers, pour avoir en main des gemmes dont elle pouvait analyser l' authenticité. Cela devait se faire en confiance. Après des palabres et discussions, elle arrivait à leur faire accepter de nous accompagner jusqu'à l 'hôtel. Là, elle prenait les pierres et montait dans sa chambre. Je restais dans le hall avec le fournisseur du lot, et quand elle revenait, elle les achetait ou les rendait. Elle payait cash et faisait signer un reçu, sur un bout de papier, avec le poids et le nom du vendeur. Ce "document" servirait plus tard ,à la douane, pour faire rentrer en France des pierres précieuses qui n'avaient pas été volées et avaient une valeur déclarée d'achat.

Après plus d'une semaine dans cette antre, Nicky avait fait connaissance avec des professionnel, des grossistes, qui avaient des stocks de pierres de toutes sortes en quantité. L'un d'eux accepta de lui laisser des lots d’aigues-marines de toutes tailles pour les analyser. Elle restait des heures à tripoter les pierres avec sa brucelle pour les ausculter sur toutes les coutures. Elle les passait au réfractomètre,  aux filtres de couleur, aux loupes, au densimètre  et finalement, pas vraiment convaincue, séparait les vraies de quelques fausses. Elle rendait le lot.

 

 

 

 

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27 janvier 2026 2 27 /01 /janvier /2026 19:53

 Retour à l'agriculture avec de l'eau de source fraîche, jaillie de terre. C'est elle qui m'a poussé à m'installer là. Son cours constant irriguait un petit vallon jusqu'à la piste, avant de se jeter dans la baie. À l'écart du village distant de deux kilomètres, l'endroit était tranquille, paisible, des oiseaux et des papillons voletaient  là. Des arbres, palmiers et anacardiers couvraient les pentes. Plus haut, la forêt tropicale, restée vierge, d'où, les nuits de pleine lune, des "lobo-guara" sortaient, pour descendre dans la mangrove et croquaient des baies . J'ai appris à vivre avec eux. Très craintifs, ces loups à crinière ne se laissaient pas approcher. Cette espèce, en voie de disparition, marquait son territoire par des aboiements , semblables à ceux des chiens, bien distincts des rares feulements du jaguar. D'autres cris se faisaient entendre, des singes et des bandes de ouistitis . Quelques tatous et lézards verts, un gros serpent boa "giboia" apparaissaient parfois , mais cette courte vallée était plutôt déserte. Je fus le premier à l'habiter, dans cette cabane de bois, au toit de chaume qui était abandonnée.  Les amis du village ne comprenaient pas pourquoi j'avais un nouveau domicile aussi loin d'eux. Mais ceux qui m'ont rendu visite ont trouvé une raison : la position de mon hamac. Une fois allongé, sous l'auvent devant la maison, on voyait toute la baie, même en face, l'embouchure du Paraguaçu. 

Contrairement à d'autres êtres vivants, nous avons la possibilité de choisir le lieu de vie qui nous convient . Ensuite viendra la recherche de moyens d'y rester. En l’occurrence ce fut la production de légumes. J'étais devenu spécialiste de la culture de tomates dans le désert, et ce savoir faire me motiva pour tenter d'en  produire  dans ce vallon, en bas de chez moi. Le propriétaire du terrain trouva l'idée intéressante, et me donna carte blanche. J'optai pour la méthode hydroponique.  Le sol n'était pas fertile, sableux avec peu de terre et d'humus. Cela impliquait de monter une serre pour faire un abri clos  aux futures plantes qui seraient sinon, dévorées par des prédateurs de toute sorte dans ce biotope particulier. Mais le premier travail était d'aménager mon habitat. En fin de journée il était envahi de chauves souris qui se cachaient, durant le jour, dans tous les recoins du toit. Malgré des massacres au balai, j'ai dû me résoudre à partager mon dortoir avec ces bestioles. Une moustiquaire, posée au dessus du lit me protégeait des fientes. Mon installation pour un confort quotidien durable fut, en suite, l'aménagement d'un coin cuisine avec un gaz , deux casseroles , une cafetière et un seau d'eau, le hamac restant mon lieu de prédilection favori.

Tous les jours, je devais descendre jusqu'à la source et remonter avec mon seau. En observant la position et l'emplacement de ma "maison" , j'ai remarqué qu'ils étaient, apparemment, sur un même niveau. J'ai trouvé un long bout de tuyau en plastique transparent. En le remplissant presque d'eau, je l'ai utilisé comme un niveau pour marquer, avec un bâton, le point d'équilibre du liquide à chaque extrémité. À travers la végétation, j'ai pu faire un tracé, distant d'une centaine de mètres, qui arrivait juste sur le côté de ma véranda. Comme les Romains, j'ai entrepris de faire un aqueduc, pour avoir l'eau courante, chez moi. Tous les jours, avec la machette, je dégageais des broussailles d'épineux, pour faire le chemin . Cela m'a pris plusieurs semaines et, je suis arrivé face à une paroi de rocher que je ne pouvais pas  franchir. Cela m'a poussé à prévoir un conduit qui passerait cet obstacle. Je devais trouver des tuyaux pour le réaliser. Avec l'aide des villageois, j'ai pu acheter quelques tubes en PVC. Ce n'était pas donné mais en les divisant en deux, le compte était bon. On m'a prêté une scie et en quelques jours, j'avais ma gouttière. Je la fixerai contre le rocher avec des étais.

Ces moitiés de tube restant m'ont incité à installer une canalisation de bout en bout. J'ai creusé un petit canal, en suivant le tracé, avec une légère pente et j'ai calé mes moitiés de tubes. Un travail soutenu qui me donnait satisfaction et après plus d'un mois, j'ai capté la source avec un manchon pour dévier sa course.  J'avais le gargouillis d'une eau courante et continue, qui chantonnait près du hamac. Plus tard, je creuserais une petite piscine comme salle de bain. Les toilettes étaient dans la nature environnante, ce qui marquait aussi mon territoire, pour d'éventuels félins. Il y en avait. Une nuit de lune, assoupi, à moitié endormi, j'ai sursauté à un miaulement roque tout proche. En ouvrant les yeux, j'ai vu deux points brillants dans l'obscurité. En regardant  de plus près , j'ai reconnu la forme d'un gros chat. Je me suis levé. Il n'est pas parti de suite, j'ai du l'effrayer, en criant. Cela m'a rappelé  la jungle, au Brésil, où j'avais fait ma premiére maison, quand mon voisin me disait que le jaguar pouvait rentrer la nuit pour emporter notre nouveau né. Ici, j'ai appris , au village, que c'était un "gato do mato", un chat de la forêt,  pas dangeureux, ce n'était qu'un voleur. 

Cet incident m'a quand même poussé à mettre les victuailles dans des poches et les suspendre dans la cuisine. J'avais ce qu'il fallait pour préparer et réchauffer mes repas. Je pouvais entreprendre le montage de la serre pour cultiver mes tomates. Après le café du matin, je descendais près du ruisseau pour planter des poteaux, aux coins d'un rectangle de cinquante mètres carrés. Ils porteraient une charpente légère, en rondin, à deux pentes. Sur les côtés, je tendais une moustiquaire verte qui se vendait à la "tienda". J'ai du faire un aller et retour en ville pour acheter une bâche transparente et finir le toit. Je pouvais commencer à faire les semis. J'ai installé une baquette en bambou à proximité du hamac, et j'ai posé mes petits godets à café troués au fond, remplis de sable, avec une graine, couverte d'un peu de terre. Deux fois par jour, je les vaporisais pour garder l'humidité . C'était ma maternité. Toutes ont germé . En moins de deux semaines, après les cotylédons, les premiéres feuilles sont sorties. J'ai rempli des poches en plastique noir de terreau et transplanté chaque plant dedans. La plantation était prête pour aller dans la serre.

J'ai fini l'aménagement du sol, en le recouvrant d'une bâche blanche, que j'avais récupérée au Pôle Pétrochimique de Camaçari, chez Sansuy . C'était nécessaire de protéger les plantes des mauvaises herbes et des prédateurs rampants qui étaient nombreux. Par sécurité, j'ai installé des supports suspendus en bambous, pour y poser les tomates. J'avais quatre rangées de douze poches à arroser tous les jours. Au bout d'un mois, la plantation avait pris de la hauteur et j'ai palissé chaque pied avec une corde attachée à la charpente. La croissance était relativement rapide et j'ai ,  comme dans les serres à Tobrouk, entortillé la tige autour .  Je recevais quelques visiteurs, des propriétaires terriens des environs, qui s'intéressaient à ce genre de nouvelle culture. Un jour, un ami venu de Salvador m'annonça qu'il avait appris, par téléphone, l'arrivée prochaine de mon amie, toujours en France. Elle lui avait donné la date et l'heure du vol. Je suis allé l'attendre à l'aéroport le jour dit. Il me tardait de la revoir. 

Les passagers de l'avion sont tous sortis et toujours pas de Nicole. J'ai demandé à un policier dans la zone interdite d’accès s'il n'y avait plus personne à l'intérieur." Presque tout le monde, m'a t'il dit, sauf une jeune femme qui a eu un malaise". Je me doutais que ce devait être elle et je me suis avancé dans le couloir. Je l'ai vue au fond, assise sur une chaise,  recroquevillée. L'agent m'a dit que je ne pouvais pas aller plus loin. Je l'ai bousculé, en lui avouant que c'était la mère de mon fils. Au Brésil, cela a plus de sens que d'être marié. Je me suis approché. Elle m'a regardé d' un air désespéré. On venait de lui retirer son titre de résidente, pour être resté plus de deux ans hors du pays. Elle allait être renvoyée en France car elle n'avait  pas de visa pour sortir de l'aéroport. J'ai essayé de la réconforter. Dans mes bras, elle s'est calmée. Un autre agent est arrivé, un gradé, et j'ai pu lui parler, lui expliquer, tout ce que son pays représentait pour nous. Il a accepté de nous conduire au chef du bureau de l'émigration . Une femme qui a d'abord pris soin de Nicole et proposé un "cafézinho". Nous avons pu discuter. J'ai parlé de mon travail d'exportation, de mon passé de journaliste, de nos projets à Bahia, de notre longue séparation, et finalement pour "quebrar o galho"("couper court"), elle a accepté de tamponner sur son passeport une permanence de trois mois renouvelables.

Après quelques jours de récupération sur la plage du Porto da Barra, à l'hôtel, j' ai proposé à mon ami, de m'accompagner à mes plantations. Elle a accepté, et nous avons aménagé mon habitat pour y rester à deux, avec un coin cuisine plus fonctionnel et un lit plus grand. Les tomates avaient poussé et demandaient plus d'eau. J'ai dû installer un systéme d'irrigation goutte à goutte par gravité. D'abord une cuve, posée sur un support, à deux mètres du sol, et un tuyau, qui se divisait en quatre, pour pouvoir mettre un goutteur à chaque pied.  J'ai du aller à Camaçari, chez Sansuy, me procurer quelques articles nécessaires pour mettre au point le système. Mon prototype intéressait cette entreprise et, avec eux, nous avons projeté un partenariat pour créer un Jardhidro. Ce serait un modèle de culture hors-sol, transportable, qui assurerait une récolte de légumes, n'importe où il serait installé.  Pour l'instant la culture a l'eau de la source montrait ses premiers bouquets de fleurs jaunes. Encore quelques semaines et nous aurions des tomates pour cuisiner. Nous menions notre vie de Robinson, paisible, et les chauves souris avaient fini par aller ailleurs, comme le "gato do mato". Des amis du village nous rendaient visite . On faisait du troc, banane et fruits rouges contre poissons séchés et crevettes. 

L'échéance des trois mois arrivait avec les premières pluies d'hiver et nous sommes revenus chez les urbains, pour y trouver un emploi rémunéré. Il fallait aider notre fils pour ses études, et mes contacts avec les professionnels de la pierre m'ont fait connaître un spécialiste qui achetait et revendait des émeraudes. Il avait une boutique dans le centre touristique et il me demanda si ma compagne, qui parlait plusieurs langues accepterait d'être son aide ,comme vendeuse. Cette proposition  fut pour elle la première opportunité de se familiariser avec les pierres précieuses. Le Brésil en est un grand producteur, autant en diversité que quantité, et l'état de Bahia a de nombreux gisements. Nicole s'est passionnée pour toutes ces couleurs des gemmes qui, avec leur pureté, définissent leur valeur. Elle a voulu apprendre la gemmologie et  compris que ce chemin passait par des études . La formation la plus abordable et réputé était à Paris. Elle a pu s'y inscrire et  y est allée. Et encore une fois, on s'est quitté. Pour ma part, j'ai continué la mise au point de mon Jardhidro avec l'entreprise qui partageait ce projet . Nous avons fait, ensemble, une maquette d'un premier prototype,  et nous avons pu la présenter à la grande foire agricole de Victoria de la Conquista. 

Cette région est connue pour ses plantations de café, et cette agriculture recouvre des dizaines de milliers d'hectares. Ce nouveau systéme de culture, hors sol hydroponique, a suscité beaucoup d’intérêt chez les propriétaires terriens et, une entreprise locale qui fabriquait des serres, s'est proposée pour réaliser un premier prototype. Avec l'accord de Sansuy qui fournirait les bâches j'ai entrepris le montage chez ce serriste . Trouver tous les matériaux nécessaires demanda plusieurs semaines. J'étais logé près de l'usine. Je ne dépensais rien mais je ne gagnais rien, non plus. Finalement le premier Jardhidro avait tout ce qu'il fallait pour être vendu et installé chez un premier client. Des bâches pour le sol et le toit, des rouleaux de moustiquaires pour les parois, des mètres de tuyaux et des capillaires pour l'irrigation, une cuve et son support, des robinets et quelques bobines de fil de fer, avec des sacs de vermiculite pour le substrat, qui pouvaient être emballés dans une caisse. Le jardin transportable était prêt. Restait à trouver le premier acheteur. Mon partenaire était confiant dans cette perspective et pour cela il prit contact avec des Mairies de communes "prefeituras" proches.

Le résultat ne se fit pas attendre, plusieurs maires attendaient ma visite pourque je leur présente Jardhidro. Ce fut l'occasion de rentrer à l'intérieur des terres, par ces pistes poussiéreuses où une moto passe de temps en temps, ainsi que la Kombi  assurant le transport en commun de quelques passagers, deux ou trois par semaine.  Cette "catinga", savane sèche, est peu habitée. Couverte d'épineux, elle n'est pas propice à l'élevage, sinon de quelques chèvres . La terre caillouteuse et sableuse ne permet aucune agriculture sinon de subsistance. Au bord de ces voies de circulation, mal entretenues, quelques maisons en adobe apparaissent de temps en temps, avec des toits en tôle. En période de pluie, la boue ou des torrents d'eau isolent les villages où fonctionne une école. Le jour de la réunion prévue par la municipalité, tous les parents d’élèves sont venus là, et d'autres adultes "catinguero"paysans des environs, intéressés par la culture sous serre. Dans l'unique salle de classe ils ont pris place, et je me suis présenté à eux comme porteur d'un nouveau projet, la culture hors sol. 

Pour faire simple j'ai expliqué que les tomates étaient posées dans un pot en plastique avec les racines dans de la vermiculite, un substrat neutre, avec un goutteur à chaque pied qui apportait l'eau et l'engrais. Avec quelques photos qui passaient de main en main, ils comprenaient de quoi il s'agissait. Ce qui les intéressait surtout c'était d'apprendre que la plante n'était pas mise en terre. Tous savaient que rien ne poussait dans la "catinga", sauf les cactés. Certains me demandaient des précisions sur le système du goutte à goutte. Sachant qu'une cuve de mille litres, étant en hauteur sur un support, l'irrigation se faisait par gravité, ils devaient juste la remplir régulièrement. Dans ce principe, il était prévu qu'un camion citerne  de la préfecture, viendrait les approvisionner. Ces assemblées étaient très animées et je devais répondre à de nombreuses questions. S'ils me demandaient où j'avais déjà fait cela et que je citais Tobrouk, dans le désert, ces réunions devenaient interminables. Ils étaient curieux et voulaient en savoir plus. Ces réunions se terminaient souvent par une commande. Ils voulaient que le Maire face acquisition d'un Jardhidro, et se porte garant, de son fonctionnement, avec eux.

Dans ce principe de culture hydroponique, l'essentiel reste la qualité de l'eau utilisée. J'avais déjà fait appel à une entreprise française spécialisée dans cette analyse. A partir d'un échantillon d'un demi litre, elle me fournissait les dosages des différents engrais liquides nécessaires à une fertirrigation, équilibrée et adaptée à chaque culture. Je devais m'assurer de la collaboration de l'entreprise pour garantir la vente d'un systéme "clef en main", en état de bon fonctionnement. Cela motiva mon retour en France. En attendant le prochain vol, j'ai fait la connaissance d'un grand planteur de café. Il avait plus de cinq cent mille pieds sur deux haciendas immenses. La premiére avait une superficie qui se délimitait en journées de marche à cheval. Au bord du lac d'Anagé, il avait fait construire une résidence secondaire avec plusieurs suites, un terrain de tennis  et deux grandes piscines. Une autre maison plus petite, sur une hauteur, aménagée pour recevoir ses invités, avait un jardin clôturé en friche, qu'il m'offrit pour y cultiver des tomates. Je ne pouvais qu'accepter. Le site était magnifique, dominant ce lac, qui redonnait vie à toute une vallée aride et désertique. Je m'y suis installé. J'ai accroché mon hamac sous la véranda, et j'ai commencé à débrousailler le terrain avec ma machette. C'est une réservation confirmé d'un vol avec la TAP qui interrompra ce travail. Retour en France.  

 

 

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24 janvier 2026 6 24 /01 /janvier /2026 19:55

J'avais pris conscience que les plus importants consommateurs de granit étaient les fabricants de monuments funéraires . Dans ce village fortifié, où nous vivions maintenant, l'église, avec ses coups de cloches qui ponctuaient les heures et les angélus, était un refuge hors du temps présent. Ses murs étaient bien vieux, mais le crucifix , lui, toujours aussi vivant, pour sanctifier la mort. Et pas n'importe laquelle , dans la souffrance. En fait cette croix est un instrument de torture. On la retrouve partout. A l'entrée des villages, en bord de route, petits et grands formats, en pierre ou en fer. Les monuments, aux soldats tués au combat,  sont dans chaque commune de France. C'est du sérieux, une grosse affaire, avec des Panthéons et des cérémonies au Mémorial. Au Brésil on oublie ça.  Cela marquait le retour de l'ambiance dans mon enfance. J'avais un Christ au dessus du lit, avec des clous plantés dans les mains et les pieds. Comment être indifférent à cette cruauté ? J'avais pris l'habitude d' allumer une bougie, dans ce bâtiment à l'Esprit Saint, qui me procurait un moment de calme et de méditation.

Une idée, comme une révélation, m'est apparue. Ici, après un décès, on faisait une tombe en pierre et chacun avait la sienne, parfois avec la famille. Il fallait en faire beaucoup. Ce devait être une industrie. J'ai pensé que ça pourrait être  dans les cimetières que je finirais par poser le granit de Bahia. Je découvrais qu'il existait un métier : marbrier funéraire.  Je savais que dans l'ancienne Égypte cette profession était très valorisée, entre les mains des plus puissants du royaume qui payaient très cher leur passage dans l'au delà. Un monopole d’État .Je suis rentré par une petite porte dans ce milieu qui continue à fonctionner sur un principe centralisateur, ici géré par les Pompes Funèbres Générales.  C'est le fils d'un cousin, marbrier, qui m'a donné la premiére clef. Il a accepté que je l'accompagne dans son travail et sa recherche du client. Cela peut commencer par la lecture quotidienne des décès sur le journal local. Des noms apparaissent et, s'ils sont connus, on peut tenter de parler cimetière, avec quelqu'un de la famille. Ce n'est pas évident pour un artisan.

De toute façon, cela n'est pas assez fréquent pour consommer des tonnes de granit. J'ai appris comment ces monuments étaient fabriqués sur quelques modèles, de différents  prix, et vendus sur des catalogues, présentés sur papier glacé, dans des magasins franchisés. La maison mère était à Paris.  Ce ne fut pas simple d'obtenir un rendez-vous. J'ai quand même su le nom du directeur commercial qui supervisait la région. Informé de sa prochaine visite, par des amis de mon marbrier, j'ai pu le rencontrer. Ce fut dans sa "boutique" de ma ville natale. Il avait plus de quatre vingt franchisés sur le territoire. En costard cravate, impeccable , au milieu des couronnes et des articles, décorés de banderoles  ou de gravures avec inscrit "Regrets éternels" , de ce magasin funèbre, il avait bonne allure malgré sa petite taille et son crane  à moitié chauve. Mon histoire l'a intéressé. Il a bien écouté, et m'a proposé de l'accompagner jusqu'à un autre magasin, qu'il devait aussi visiter. Nous sommes montés dans sa superbe Mercedes , fauteuils en cuir confortables pour discuter. C'est surtout lui qui avait besoin de parler. Il m'a avoué que sa vie n'était pas drôle, contrairement à la mienne. Nous avons roulé quelques heures ,et il m'a ramené à notre point de rencontre.

En se quittant, il m'a dit qu'il reviendrait dans trois semaines. Il souhaitait me revoir, et ce n'est pas de gaité de cœur que j'ai convenu de ce prochain  rendez-vous d'affaires. Cela me laissait du temps pour continuer la restauration du château . Y remanier du mortier, de la chaux , du sable, et remuer des vieilles pierres, avec la chaîne de Pyrénées à l'horizon, était toujours un plaisir.  Des journées champêtres, avec du vin artisanal et du pain d'une miche au levain. Monsieur Toinard est revenu et m'a proposé de l'accompagner pour une journée de visites de ses franchisés de la région. Au volant, il m'a détaillé son emploi du temps et raconté comment il passait la majorité de son temps dans cet habitacle sur pneus, qui était aussi son bureau. Il allait dans toute la France, et s'arrêtait dans les restaurants et hôtels, sur le trajet. Je compatissais sur cette pénibilité répétée, mais obligatoire pour son travail. Le plus dur pour lui, était la coutume d'inviter ses gérants au restaurant . Ce devait être bon menu et le repas devai être bien arrosé. Il m'a confié qu'il lui arrivait d'en avoir deux en suivant, entre midi et deux. Pour tenir le coup, il stationnait sur une aire de repos, bord de route, et se faisait vomir. Il m'a même dit comment il se mettait un doigt dans la gorge. J'avais lu que les empereurs romains connaissaient cela aussi. Il me faisait un peu pitié, mais ma compagnie lui plaisait.

La fin de nos rencontres se terminait en attendant la prochaine. Mais cette fois, il m'avait demandé de lui apporter un échantillon du granit Multicolor.  J'en avais fait tailler un morceau, au format d'un carreau de deux centimètres d'épaisseur et le lui avait donné. Il avait trouvé cela intéressant. L'idée a germé qu'il pourrait en faire des monuments funéraires. Nous avons continué nos rencontres. Il aimait me détailler comment on doit conserver les cadavres. Il était spécialiste en thanatopraxie , mais finalement, à chaque fois, il me demandait si je n'avais d'autres couleurs . Le noir étant exclus car trop cher. Sa clientèle étant plutôt de  français moyens. Finalement, il en a eu six en main , et il a fallu autant de mois pour décider d'une réunion à Paris, avec tous ces collaborateurs , où une résolution devait y être prise pour choisir le bon. Certains estimaient que le granit français suffisait, le gris ou le rose de Bretagne était la norme des couleurs des cimetières de l'hexagone. En plus les PFG n'avaient jamais importé de monuments.   Mais il a été question de me passer une commande de cinquante tombes en granit rose bleuté. J'ai dû revenir plusieurs fois à Paris, tout frais payés, pour avoir finalement un contrat d'achat de plus de quinze mille francs, à mon nom, en bonne et du forme. Je devais rentrer à Bahia.  Mon départ a été retardé, par une proposition du directeur du port du Havre, qui voulait me rencontrer en prévision de cette affaire de containers du Brésil. 

J'ai dû y aller, sans trop comprendre de quoi il s'agissait exactement. Je le saurais beaucoup plus tard.  Il se trouve que j'ai dû rejoindre Bahia seul. Le père de mon amie étant tombé malade. Nicole a préféré rester avec lui. L'appartement, à Barra, est devenu mon bureau où je devais  organiser la fabrication des monuments. Ce n'était pas un savoir faire connu et j'ai demandé l'aide du Ministère des Mines et du syndicat des carriers. Les secrétaires de ces administrations ont collaboré, et il a été crée un nouveau centre de formation professionnelle, pour la découpe du granit, en tranches épaisses, et le façonnage des arrondis des stèles, les doucines.  J'avais les plans des différentes pièces, et des mesures exactes des pierres tombales, des prie dieu et des entourages, sept au total. Une marbrerie dans la banlieue de Salvador, qui avait tout le matériel nécessaire, accepta de prendre la commande avec  le contrat de fabrication, et de former des ouvriers spécialisés.  Je n'avais pas à les payer et je fournissais les blocs de granit. Cela m'arrangeat bien car les fonds étaient en baisse. 

Je rentrais le soir à Barra mais les activités nocturnes du Porto ne m'attiraient plus. J'avais une jeune amie qui m'aidait dans les tâches ménagères, en échange d'un lit dans le salon. Elle avait la clef et venait quand elle le voulait. Cette convivialité m' était d'un grand soutien, pour garder un rythme de travail  régulier, avec  la natation matinale. Cette jeune fille m'aidait à prendre ma douche et préparait mon petit déjeuner. Je la soutenais aussi, pour qu'elle puisse faire de bonnes rencontres , dans le quartier. C'est comme cela qu'elle a pu connaitre  un jeune suisse, et se marier avec lui. Une mauvaise langue a fait courir le bruit que je l'avais vendue. Un drôle d'individu ce garçon.  Malgré ma constance à faire avancer le chantier des monuments, d'autres travaux plus urgents, notamment les plans de travail pour des cuisines, me passaient devant, à l'usine.  J'ai même essayé de payer des heures  extra le weekend. On progressait quand même  lentement, avec la découpe et le polissage de toutes ces piéces funéraires. Cela a demandé deux années qui m'ont paru interminables. Heureusement je nageais souvent, sauf quand la pluie et le vent fermaient l'horizon, durant les hivers. Le jour du chargement du container  est enfin arrivé. Toutes les pièces ont été rangées une par une, avec des cartons pour les séparer, et le tout bien calé, comme Toinard me l'avait recommandé.

J'avais deux mois de retard, sur la date de livraison prévue , mais les PFG ont accepté la lettre de crédit CIF , pour prévoir le transport maritime. Deux mois plus tard, j'allais au Havre  réceptionner la marchandise, sur le quai qui m'avait été réservé, sans que je le demande. Cet arrivage en préparait d'autres, selon des informations données par des dockers. Cette première ouverture, d'un nouveau flux d'importation, était prévue au départ comme renouvelable. Sauf que, une fois le container au sol, le directeur commercial des PFG, arrivé en trombe de Paris, a coupé le scellé qui fermait les portes métalliques, et inspecté le chargement. Ce fut vite fait. Il passa rapidement un doigt sur le chanfrein d'une stèle et se retourna vers moi. "Désolé, nous n'acceptons pas cette marchandise". Les bras m'ont tombé. J'ai voulu savoir "Pourquoi"? Il m'a prié de ne pas insister et il est reparti. J'étais anéanti. J'ai passé une nuit dans un gîte et le lendemain je suis revenu au port, cette fois à la direction.

J'avais une semaine pour sortir le container, et ensuite cent dollars d'amende par journée d'immobilité du chargement sur le quai. Que faire? Au Brésil, dans de telles circonstances, j'aurais trouvé une solution. Mais ici, je ne connaissais pas grand monde pour m'aider. J'ai tenté d’appeler mon ancienne secrétaire export dans la capitale ,et par chance, le directeur était là. Il a vite compris la situation et m'annonça que "je m'étais fait baiser !". J'aurais du demander la présence d'un huissier à l'ouverture du container, pour  en constater la conformité. C'était trop tard mais il m'a quand même proposé une solution. Il m'envoyait un camion pour tout décharger et, par la suite je trouverais un lieu de stockage, dans ma région, pour garder les monuments en sécurité, et les vendre à qui en voudrait. J'ai accepté. Quelques semaines plus tard j'ai appris, qu'une grosse manifestation , organisée par le Syndicat des Marbriers de Castres, avait bloqué la Préfecture, en réclamant l'annulation des importations de monuments étrangers "clef en main". Avec une menace : si cela n'était pas fait, ils annonceraient le licenciement de cinq mille travailleurs, dans la profession. J'ai su que la Mercedes de Toinard avait été vandalisée, et les PFG en sont revenus au seul usage du granit français.  Cet homme m'avait sacrifié aux castrais. Je ne l'ai jamais revu.

  Les dockers m'ont aidé à charger le semi remorque. La manipulation de ces lourdes pièces, fragiles car le moindre choc peut les endommager, demande délicatesse et précision. Sans eux, j'aurais tout cassé. Cette fois, je rentrais à la maison avec un chargement funèbre, déprimé et ruiné. Une seule porte pour en sortir:  vendre du funéraire. J'allais apprendre le métier spécialisé des "croque- morts", celui qui consiste à avoir pour clients, des défunts et leurs proches. Dans ce milieu professionnel, on doit être sérieux, respectueux , cérémonial et ne pas plaisanter. Rire est interdit . Le but serait de leur vendre des costards sept piéces en granit. Je n'avais aucun savoir faire pour ce commerce. Il m'a toujours été difficile de compter  l'argent. Déjà, enfant, au comptoir de la boulangerie, j'avais du mal à rendre des piéces de monnaie. Je préférais qu'on paye plus tard, une autre fois, quand ma mère serait là. Face à ce lourd  handicap, j'ai demandé à un ami de mon père, qui était "croque mort", de m'orienter pour trouver une solution. Il a pu contacter un copain, qui avait un terrain près de la ville, et qui a accepté la dépose des monuments. 

En bon commerçant, j'ai fait un petit catalogue, avec photos couleur des tombes, pour présenter à des entreprises funéraires départementales la marchandise, à un bon prix. Ils avaient l'habitude de recevoir des représentants de commerce, mais ma démarche les intriguait. Je n'étais pas vraiment pris au sérieux . Certains pensaient que c'était du matériel volé. Je ne trouvais pas de client. Finalement, c'est le gérant d'un nouveau funérarium qui a accepté de stocker les cinquante caveaux. Cela me procura du répit. Il se chargeait de les mettre sur le marché, et je rembourserai mes dettes au fur et à mesure des ventes.  Cela allait prendre du temps, et je devais expliquer la situation à mes partenaires de Bahia. Je suis revenu seul à Salvador, mais je n'avais plus le cœur pour rester à Barra.  Je ressentais le besoin de "croquer" la vie, après tous ces croquemorts rencontrés le long de ce parcours funeste.  

 

J'ai rencontré par hasard, sur la plage, un  français, photographe et écrivain, qui avait fait le tour du monde et avait décidé de s'installer là , dans la Baie de Tous les Saints.  Pierre Verger préparait un livre très documenté sur l'esclavage,"Flux et Reflux". Ces bateaux négriers, chargés "d’ébène",  avaient débarqué dans la baie proche, plus d'un million de noirs , et cela dura plus de deux siècles. Ce commerce était lucratif même si une partie du chargement était jeté à la mer , quand  ces êtres humains tombaient malades .  Pierre, lui, parla entre autre de ces communautés noires que des esclaves fugitifs arrivaient à constituer, dans des endroits isolés, d’accès difficiles, pour y vivre libre entre eux uniquement, des "kilombo".  Il me cita le nom de Santiago de Iguape, tout au fond de Bahia et des mangroves impénétrables . Je décidai d'y aller voir. Pour atteindre ce village, il fallait prendre deux autobus dont le dernier ne partait que de temps en temps. Mais avec mon hamac, je saurais attendre s'il le fallait. Les derniers kilomètres de cette piste qui contournait cette mer intérieure étaient en très mauvais état, impraticables sous la pluie. Cependant le paysage était magnifique, de ces collines qui dominaient la mer bleu vert.

Une église apparaissait, au loin, au bord de l'eau, marquant la fin du trajet. Descendu du bus, je suis  allé sur la place, déserte où j'ai tendu mon hamac, entre deux flamboyants. Parmi les quelques petites maisons basses, tout autour, j'ai aperçu un commerce, bar épicerie. J'y ai trouvé des crevettes grillées, des petits poissons séchés salés, quelques mangues et du Coca Cola. Pendant plusieurs semaines je partageais la vie du village, avec les quelques habitants qui possédaient  des pirogues pour aller pécher. Ceux qui n'en avaient pas confectionnaient des filets ou les raccommodaient pour attraper les crevettes qui pullulaient dans ces eaux peu salées.  Elles étaient séchées au soleil avec des petits poissons, les "pititinga".  En fin de journée, quelques hommes venaient prendre l'apéritif à la "tienda", Coca Vodka. C'était l'occasion de faire de nouvelles connaissances. Malgré plusieurs invitations à dormir sous un toit, je préférai mon hamac, pour regarder le ciel, avec des nuages en mouvement.

La brise marine faisait bruisser  les palmes sans cesse, et les levers et couchers de soleil  étaient une féerie de couleurs  toujours renouvelées.  Je me suis informé sur la localisation du "kilombo". Les réponses furent évasives. Un pêcheur m'a cependant dit qu'il était possible de l'atteindre, à marée haute, en pirogue. A marée basse, le chemin se perdait dans la mangrove, et seuls les " esclaves marrons" le connaissaient. Il fallut quelques apéritifs pour qu'un grand noir accepte de me conduire jusqu'à son "village" avec son amie, une touriste française de passage qui était toujours en mini mini jupe et sans soutien gorge. Sa présence contribua à outre passer l'interdit qu'aucun blanc ne pouvait rentrer dans ce refuge de fugitifs, de hors la loi . Nous y sommes arrivés une fin de matinée quand les habitants préparaient l'huile de palme, indispensable à leur survie, à l'écart de la société des blancs,  maîtres de tout le pays. Ils ne pouvaient compter que sur leurs propres ressources, fournies par le milieu ambiant, et rester cachés.

Nous  sommes arrivés dans une clairière, avec quelques maisons aux toits de chaume et aux murs en terre. Plusieurs personnes battaient avec des gros pilons les petites noix oranges, récoltées en haut des palmiers à huile, par des escaladeurs cueilleurs pieds nus. D'autres s'activaient autour d'un feu sous des bidons remplis de cette pulpe orange pour la faire cuire. Il fallait attendre qu'elle refroidisse pour extraire à la main, la fibre et les noyaux. Puis recuite à basse température, l'huile remontait à la surface. Ils en remplissaient des bouteilles qu'on pouvait trouver parfois sur les marchés en ville. Ce fut en pirogue que nous retournâmes à Santiago. L'amie de mon accompagnateur eut l'idée, au milieu du trajet, de sauter à l'eau pour prendre un bain, tout habillée . Quand elle en sortit, le fin tissu lui collait à la peau. Elle était plus que nue. Sa beauté, telle Vénus sortant de l'onde, était sculpturale. J'ai pensé faire des photos, mais mon appareil était au clou.

Sa présence le soir, aux apéritifs, attira de nouveaux clients, pour le Coca Vodka. Des tambours firent leur apparition  et des danseurs  donnèrent un spectacle de chorégraphie africaine. Ils l'encerclaient en se rapprochant d'elle. On avait l'impression que plus ils étaient nombreux, plus elle frémissait des seins et des fesses. Elle était heureuse et riait de bon cœur. Je n'étais plus aussi tranquille dans mon  hamac et je m'installais finalement, dans une maison  vide, prés de la "tienda".  Une après midi un nouveau bateau accosta au ponton en bas de l'église. C'était un voilier qui venait de traverser l'Atlantique. Un couple avec deux enfants, garçon et fille. Ils étaient français et le village connut une nouvelle animation. En quelques mois, ce coin perdu du "Nordeste" brésilien, devint un lieu connu, d'abord par des étudiants en sociologie de l'université de Bahia. Ils venaient le weekend pour étudier le développement économique, de ces quelques familles autochtones, essentiellement axé sur le ramassage des crevettes et le travail communautaire . Et ensuite par des artistes, musiciens et amis qui installèrent un genre de centre touristique, avec de nouveaux acteurs ,venus d'ailleurs.

Les pêches avec plusieurs pirogues, qui partaient ensemble les nuits sans lune, se faisaient plus rare.  Avec un filet maintenu tendu entre elles, et une torche à chaque bout, cette lumière attirait une faune aquatique qui se faisait prendre dans les mailles , en sautant hors de l'eau . Du parvis de l'église, c'était un spectacle captivant qui se terminait en musique, au son des tambours, des Vodka orange et des grillades. Ce qui attira aussi de nouveaux "étrangers" fut l'arrivée d'un autre voilier," La Visqueuse", un deux mats, plus grand que le premier. A la barre, Alain, le guitariste de Coluche qui avait pris la mer, seul , de France pour l'Afrique et le Brésil, mais sans notre célèbre humoriste, comme ils avaient prévu de le faire au départ. Ancré au milieu du chenal, le pont de ce beau navire se transformait certains jours, en scène de concerts pour artiste du showbiz . Cela amena beaucoup de monde, et des auberges ouvrirent leurs portes. Des compteurs d'eau et d'électricité furent installés et chacun tenta sa chance pour gagner de l'argent. Auparavant, ceux qui en voulaient, partaient à la capitale, et les villageois vivaient entre eux . Ils s'entraidaient pour des taches communes, des "mutirao".

Ils avaient organisé, avec le premier français arrivé en bateau, une collecte des ordures avec un bœuf et une charrette. Cela a motivé un politicien qui a dénoncé cette pratique car elle accumulait des détritus ,sur un terrain propriété privée.  Il a réussi à faire venir un camion benne de la ville voisine où il avait été élu, mais cette initiative ne dura pas faute de carburant, et les rues furent à nouveau une poubelle.  Le village avait perdu son calme et je suis allé suspendre son hamac, à quelques kilomètres, sur une colline, prés d'une baraque abandonnée. En bas de ce terrain, il y avait une source et j'ai su qui en était le propriétaire. J'ai eu son accord pour y planter des légumes.  Ce sera le premier jardin potager de Santiago à produire des légumes sur place.

 

 

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22 janvier 2026 4 22 /01 /janvier /2026 22:48

J'avais un nouvel objectif, présenter le granit de Bahia au directeur commercial du groupe. 

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19 janvier 2026 1 19 /01 /janvier /2026 15:23

Mais la machine était lancée. Elle n'allait pas s'arrêter comme ça. Les blocs continuaient d'arriver sur le quai. L’espace de stockage a pris de l'ampleur, et de la hauteur. Je payais les chauffeurs en liquide en spécifiant que c'était la dernière fois. J'allais de moins en moins souvent au Comercio et je restais jour et nuit au Porto da Barra, à l'appartement. Il a fallu se résoudre à trouver une solution pour la scolarité de notre fils. Quelques mois de cours par correspondance n'ont pas résolu le probléme. On a du l'inscrire à l'école Française de Brasilia, à plus de mille kilomètres. C'était pas qu'un long voyage en bus qui se terminait, après des centaines kilomètres à travers des contrées désertiques, dans la capitale du pays. Sa particularité, contrairement à toutes les autres capitales, elle venait d'être construite.  Une prouesse d'architecture urbaine, neuve et sans bâtiment ancien. Cette mégalopole, tracée au cordeau et bien organisée, avait un sérieux inconvénient: la sécheresse de l'air, parfois si basse, qu'elle pouvait provoquer des saignements de nez. Il valait mieux rester dans la climatisation. Nous avons trouvé une suite, bien aménagée, chez une employée de l'Ambassade, où notre fils a pu être logé après mon départ. Son nouvel établissement scolaire était particulier, tous les collégiens, qui le fréquentaient aussi, étaient des enfants de diplomates. A partir de cette époque, nous nous sommes moins vus, à part ces vacances où il venait profiter de la plage, en bas de chez nous. 

C'est là que je passais le plus clair de mon temps. Cette anse, d'eau bleutée, ouverte au large, entre des rochers à chaque extrémité, valait bien quatre piscines olympiques . La plage, nettoyé à chaque marée, avec un sable jaune brun, était fréquentée dès le matin par des joggeurs . Mais au petit jour j'étais seul. Je me plaisais à imaginer les premiers portugais qui avaient débarqué ici , précisément, pour coloniser tout un continent. Deux forts militaires, avec des plaques commémoratives, sont là pour témoigner de cette date, première porte ouverte de la conquête d'un immense territoire. Ces navigateurs ont été accueillis, par des hommes et des femmes nus, qui avaient quelques tatouages sur la peau, et semblaient bien nourris. Un ruisseau d'eau claire, irriguait le milieu cette crique , qui remontait une petite vallée, couverte de palmiers  et de bananiers. Plus haut, un grand lac serti de forêt, abritait toute une faune tropicale.  J'ai mis du temps pour trouver mon rythme de natation marathon . Après quelques semaines de nage, matin et soir, j'étais à mon aise pour nager des heures.

En début de matinée, des retraités, installaient au centre, un filet tendu sur deux piquets, et délimitaient une aire de jeux, pour la "pétéca". Deux équipes, de chaque côté, avec des raquettes , s'échangeaient une petite balle avec des plumes, un genre de badminton. Ils avaient la forme et l'entretenaient.  Ils habitaient les belles maisons et les immeubles proches, et étaient d'anciens militaires ou propriétaires d'hacienda de cacao du sud de l’État. J'y ai connu un des fondateurs d'une  banque locale. Ils étaient chez eux et avaient leurs serviteurs pour apporter les bières.  Vers midi, des femmes noires, plantaient des parasols, et vendaient des "acaragés", ces baignets, frits dans l'huile de palme et servis, avec des crevettes pimentées au milieu.  D'autres faisaient pareil, mais c'était pour protéger du soleil les bambins , dont elles avaient la garde. C'était des "nounous". Ensuite, et jusqu'au coucher du soleil, à l'horizon bien en face, des couples et des jeunes venaient se divertir,  se draguer, et faire de la séduction à la brésilienne. Moi j'étais dans l'eau et n'en sortais qu'à la nuit.

Dès que l'éclairage public illuminait les trottoirs, les restaurants et bars ouvraient leurs terrasses et salles à manger. Des hôtesses,  le menu en main, voulaient faire rentrer des clients. C'étaient des racoleuses . Elles étaient court vêtues, avaient des tongs au pieds, ou des chaussures à talons, pour trottiner derrière les touristes, des célibataires solitaires de plusieurs nationalités, et les faire assoir à une table pour avoir ensuite leur pourboire, la commission, un pourcentage sur l'addition. Leur métier, "garçonnette". J'en connaissais la plus part , et pour certaines, leurs mères . Elles vivaient dans les quartiers périphériques, ou dans les favelas du coin, et toutes appréciaient que leur fille ait un travail à Barra. Quelques unes étaient mineures et particulièrement recherchées par les étrangers, dont certains revenaient de Thaïlande, pour les amener au Motel passer la nuit. Chacune avait son tarif de "commission" et n'avait de compte à rendre à personne. Celles qui gagnaient bien étaient cataloguées comme "piranha", et les autres de "tepu". C'était mon quartier, et soir après soir, je rentrais à l'appart avant minuit, pour retrouver femme et enfant. Cette exigence sur l'heure n'a pas été respecté une fois par notre fils, en vacance. Ma femme est allée le chercher dans une boîte, vers deux heure du matin, ou seul les hommes pouvaient rentrer. Elle l'a sorti de là, avec les joues couvertes de rouge au lèvres, et l'a ramené à la maison en le houspillant. Cela ne s'est jamais reproduit, le pauvre.  

Les journées et les semaines passaient dans cette douceur de vivre, au bord de la mer.  Le quartier était fréquenté par des touristes de divers horizons, surtout des européens, des australiens aussi mais  tous adeptes du sexe. Ils se racontaient leurs exploits, certains accumulaient la comptabilité des rapports , plusieurs en vingt quatre. Autour des bières, ils détaillaient leurs aventures d'anecdotes piquantes. Et on rigolait bien. Certains avouaient qu'ils n'avaient rien payé et étaient exclus , mis à l'index, comme des tricheurs, des profiteurs. Je me réservais d'être un "guide", un entremetteur, pour satisfaire leur obsession de chair fraîche, bien que certaines travailleuses du sexe me demandaient mon avis, sur un tel ou un tel. Bien que divertissantes ces journées et ces nuits, du travail m'attendait. Je n'avais pas de problémes d'argent, mais il fallait bien que je fasse quelque chose avec ces blocs de granit au port. J'ai pris contact avec plusieurs importateurs en Europe, mais personne n'était intéressé par cette roche "multicolore". C'est un milieu très fermé et j'ai su que l'Italie, avec Carare, depuis les Romains, avait le monopole de ce commerce, de son extraction, en carrières, à sa transformation en dalles ou carrelages. Autour d'eux, de nouveaux réseaux se mettaient en place.

L'idée n'est venue de faire des tranches, en granit. J'avais vu, dans une fabrique de la périphérie , un métier fonctionner pour cela. Le directeur m'avait ouvert ses portes.  C'est une grande roue avec un  axe articulé qui pousse, en avant et en arrière, un châssis de lames en fer  qui, par usure, découpe en plaques le bloc brut. Il faut plus d'une semaine, jour et nuit, pour finir ce travail. Je revenais souvent dans cet atelier, peu importe l'horaire. J'y passais des heures, et les employés sont devenus des amis. Leur roche était du travertin, moins dure que le granit. Pour le trancher, il fallait utiliser un autre abrasif. Ce genre de grenaille n'était pas utilisé à Bahia mais se trouvait facilement dans le Minas Gerais . Sur leurs indications, je suis parti en expédition et j'ai ramené un sac de cette poudre métallique. J'ai revu le gérant et lui ai proposé de découper un de mes blocs. Ce n'était pas faisable, disait-il, mais avec l'aide de trois employés, qui étaient prêts a faire le travail et mon sac d'abrasif, il a bien voulu essayer. Ce sera moitié moitié sur les ventes, on s'est entendu là dessus. 

Cet homme était également Président du syndicat des Marbriers et Carriers de l’État et je lui ai proposé de constituer un groupement de professionnels connus pour exporter  des tranches brutes de sciage. L'idée a fait son chemin et il m'a demandé de trouver une foire, en France, pour y présenter ces matériaux . J'en ai trouvé une, dans ma région, et le container open top est parti. J'ai préparé l'expo avec l'aide d'un granitier local, et quelques plaques se sont vendues.  Les restes de l'exposition sont restées stockées chez lui et il a pu en travailler quelques unes pour faire des cuisines et des salles de bain.  C'est là qu'est apparu monsieur Pouy. Il avait les moyens de financer une production de plaques au Brésil et m'a chargé de le faire. Tous les frais seraient payés et j'aurais dix pour cent de l'entreprise. Je suis revenu à Salvador pour lancer la production. En quelques mois, j'avais deux containers open top prêts à être embarqués pour la France. Monsieur Pouy avait fait le nécessaire pour récupérer le chargement d'un, à Bordeaux et, à sa demande je suis allé l'aider. 

Le container est sur le quai et une haute grue, nous décharge les chevalets, où sont rangées les plaques, pour les mettre dans un camion. Une élingue est passée dessous, pour les lever, mais une reste coincée. Je descend avec un pied de biche pour le débloquer. La charge se soulève et commence à m’écraser contre la paroi métallique. Je hurle, mais le mouvement est lancé, certes lent mais inexorable. Après quelques secondes, qui m'ont paru une éternité, le grutier a réagi, et m'a écarté du chevalet que je repoussais de toutes mes forces.  J'étais bon pour partir aux urgences et fut pris en charge par l'hôpital, où on m'a bien soigné avec de la morphine. Je n'avais plus aucune envie de faire le représentant de commerce, en France, pour du granit coloré, en tranches, importé par l'entreprise Pouy, et je suis revenu à Bahia.

Toutes ces semaines, et ces milliers de kilomètres, ne valaient pas les jours et les nuits passés au Porto da Barra. En fait, ce que je préfère, c'est être allongé. J'avais découvert ce bien être sur terre, avec le hamac, qui me permettait d'en profiter où je le décidais, et en choisissant l'endroit le plus propice. Être à plat sur l'eau me donnait aussi une vraie satisfaction. On ne peut pas y rester longtemps immobile, il faut faire quelques mouvements, et prendre sa respiration avec toujours la bouche hors des vagues. On flotte, à l'horizontale. Sur le ventre, quelles brasses permettent d'avancer, à son rythme. Le plus important est d'apprendre à mettre la tête dans l'eau et d' y expirer lentement, en faisant des bulles. Cette méthode, j'ai pu l'enseigner à quelques retraitées, qui venaient souvent le matin prendre un bain. Elles m'en étaient reconnaissantes. La peur de l'eau est pour beaucoup insurmontable, et si on y ajoute la présence possible de requins, c'est la panique. Combien de fois, étant  au large, je criais "tubarom", et les jeunes sortaient de leur baignade, en criant , vers la plage. Pire que dire "au loup"!

En pratiquant, jour après jour, ma gymnastique aquatique, j'ai pris l'habitude d'aller plus au large. Peu de baigneurs allaient jusque là, c'était profond. Je m'étais équipé de lunette de plongée, et la transparence de l'eau, me permettait de bien  voir les poissons qui y étaient chez eux. Le plus impressionnant était ces bans de centaines d’éperlans , "pititingas", qui brillaient aux rayons du soleil, en tournoyant. Quand j'arrivais près d'eux, ils s'éloignaient et la poursuite commençait. J'essayais toujours de perfectionner mes mouvements pour avancer mieux, sans forcer. Je me rappelais les conseils d'un maître nageur, faire l'aiguille. Je tendais au mieux, mon bras devant moi et la pointe de mon index était la flèche qui fendait l'eau. Je ramenais ma main ouverte, ma pagaie, jusqu'au  genoux, en dosant l'effort. Cette technique m'a permis de devenir marathonien, et après quelques mois, je pouvais nager des heures. Cet espace aquatique était aussi mon domicile et je connaissais les autres locataires, à force. Des petits poissons rayés de jaune qui picoraient les rochers, au congre qui se cachait dans une caverne étroite. Un jour, j'ai eu la surprise de croiser une tortue. 

La marée ici n'avait pas beaucoup d'amplitude, comme au bassin d'Arcachon, mais la baie se vidait aussi, toutes les six heures, avec un courant d'entrée et sortie de la mer. J'utilisais ce flux pour aller vers l'intérieur, le long des rochers, jusqu'au Yate Club, avec des coques blanches à moteur à l'ancre, et au retour jusqu'au Phare qui marquait l'entrée de Bahia aux bateaux. Ils étaient nombreux , parfois en file indienne, en attendant leur accès au port, en bas de la ville. Mes heures de natation matinale se terminaient par un retour à la plage qui commençait à se remplir de baigneurs. Ils restaient près du bord et je faisais mon dernier circuit dans l'eau là où ils avaient pied. En regardant bien au fond le sable, je voyais souvent des points brillants. Je plongeais pour les attraper. Je remontais avec une bague ou une boucle d'oreille, parfois une chevalière ou une montre. J'y ai trouvé aussi des pièces et des billets de banque. Ils étaient jetés exprès à la mer et, comme des offrandes à la déesse Yemanja, je ne les ramassais pas. Par contre, sans le vouloir, j'ai laissé dans le sable, je ne sais pas trop où, une pépite d'or pur de plusieurs grammes, que j'avais toujours autour du cou depuis son acquisition, à la mine de Tipuani en Bolivie  En général, je revenais à l'appartement en maillot de bain pour prendre une douche. Ma compagne se préparait à partir au travail à la boutique de vente de "joias", les pierres précieuses brésiliennes, et nous prenions ensemble notre petit déjeuner, papaye, mangue, orange et café de Bahia.

Je revenais quand même au Comercio , de moins en moins souvent à Joa Amaro, où Nicanor gérait la carrière à sa guise. Il revendait des blocs à d'autres marbriers. J'avais mon stock de granit sur les bras et les participants du groupe des exportateurs pouvaient en prendre pour faire des tranches. Mon associé, qui avait un châssis pour la découpe, continuait le travail. J'avais du temps libre pour flâner au Porto. Une après-midi, assis à la terrasse du Manga Rosa, je rencontre un espagnol qui faisait des courts métrage. On a parlé cinéma, de Bunel et d'Almodovar , et il m'expliqua sa méthode pour faire des films "de charme". Cela avait l'air intéressant, et il m'invita à assister à une prise de vue , dans son studio. C'était un penthouse, en haut d'un immeuble, avec vue sur la mer et le soleil couchant.  Le décor était simple, une table de massage, un tabouret haut, en inox et cuir noir, une bicyclette de salon. Dans une penderie ouverte, sur un cintre, des dessous féminins.

Il m'a dit qu'il faisait venir un modèle et nous l'avons attendu. On a frappé à la porte et il l'a ouverte. Quelle surprise ! Une jeune fille en short bien ajusté , un bustier soutenant une petite poitrine avec des tongs au pied. Il l'a faite rentrer et l'invita à s'assoir sur le tabouret, pour lui expliquer en quoi consistait la prise de vue. Cela durerait une demie heure et lui proposa un contrat, pour cent dollars. Elle accepta. Il apporta un papier, où elle écrivit son nom et  signa. La séance pouvait commencer. D'abord le maquillage, et en premier il fallait faire une épilation complète. Une esthéticienne s'en chargerait . Elle allait arriver et, en attendant, la jeune fille pouvait s'allonger sur la table. Une fois là, les présentions faites, elle commença par raser les quelques poils des jambes . Cela terminé, elle lui demanda de faire le haut. Il fallait enlever le slip. Elle était nue. Avec beaucoup de délicatesse l'assistante enlevait, d'abord au ciseau, des poils frisés, et puis au rasoir, des parties plus difficiles à atteindre. Le caméraman était posé derriére, en bout de table et filmait.

L' esthéticienne  demanda à la jeune fille de replier les jambes, et de les écarter pour bien finir le travail, sur le devant. Ensuite dans la même position, avec un coussin sous le ventre, le derriére a été fait. Le caméraman avait tourné quelques minutes et semblait satisfait. Tout le monde l'était. Dans cette bonne humeur, le modèle se leva et demanda ses chaussures. On lui demanda de rester assise pour lui mettre des petits souliers à talon. C'était sa pointure et elle essaya de marcher avec. Elle avait une autre allure. Après quelques pas,  bien droite, avec ses longues jambes et ses fesses rebondies, c'était une star. Restait à faire le maquillage des yeux et les ongles. Dans la même tenue, elle alla s'assoir sur le  tabouret. Je le voyais filmer, assis par terre, et les cils terminés, il lui demanda d'essayer un autre haut. Nue devant la penderie, elle choisit un chemisier de dentelle très aéré. Cela lui allait bien, avec la pointe de ses seins qui sortaient au bon endroit du tissu en coton. Il lui demanda de faire une courte séance de pose pour terminer. Elle remis ses habits de ville et en sortant, il lui donna un billet vert et lui dit que, si elle voulait revenir, pour un autre casting, sa porte était ouverte. 

Je n'ai pas voulu assister à une autre séance. J'en avais vu assez. Mais j'ai appris, par une autre modèle, comment ça se passait, ce qu'il appelait des "massages professionnels". Sur le lit, cette fois, c'était un jeune qui restait allongé et n'avait pas le droit de bouger. La star arrivait, trottinant sur ses talons, et devait masser le client, comme elle le voulait, comme elle pouvait. Ce n'était pas des professionnelles, et il filmait tous leurs gestes, leurs mains. Ça commençait avec de l'huile de coco, sur les bras, les jambes, les cuisses et le reste, comme elles en avait envie. Normalement le temps prévu était d'une demi heure. Il arrivait que ça dure plus longtemps. Il payait sans difficulté, et avec satisfaction l'heure supplémentaire. Il avait, alors, des scénes de sexe qui valaient cher sur le marché. J'en ai vu une, des années plus tard, sur un site de pornographie. C'était gratiné. Mon quartier était connu pour sa facilité à rencontrer de jeunes brésiliennes qui proposaient, dans la rue le long de la plage, ce qu'elles appelaient des "programas" .  En fait, l'offre d'un menu avec différents plats : une fellation, une pénétration, devant ou derriére, et d'autres gymnastiques qui chacune avait un prix fixe. 

Certains les appelaient des "prostituas", surtout les policiers, qui essayaient de savoir si elles étaient mineures ou pas. Quand ils en trouvaient une, plutôt qu'une amende, un agent lui demandait de collaborer. Un ami français a été pris dans le piège. Il avait fait rentrer, dans son véhicule, une jeune fille  sur le trottoir, et était allé sur un parking qu'elle lui avait indiqué. Ils s'étaient enlacés et elle lui baissa le pantalon. A ce moment- là, trois policiers en civil l’arrêtèrent, en flagrant délit. Cela lui a couté très très cher. On discutait souvent, aux terrasses, de ce sujet ancien mais toujours présent de la prostitution. L'évocation des fresques érotiques de Pompéi ou des quartiers de Bangkok, d'où certains revenaient, et des argumentations sur les maquereaux ou les maisons de passe , alimentaient les débats. Je soutenais la thèse qu'ici, à Barra, c'était spécial. Les filles y venaient de leur propre gré et, agissaient selon leurs motivations. J'avais appris que, dans cette société raciste, les nounous noires qui s'occupaient des petits blancs, avaient l'habitude de sucer le sexe du gamin, pour le calmer, arrêter ses pleurs. J'en déduisais qu'une sexualité qui naissait comme cela, laissait des traces pour plus tard. Autant pour les hommes que pour les femmes, la fellation, n'était pas un péché, comme on me l'avait inculqué. Alors, une "chupadinha", n'avait pas forcément besoin d'être rémunérée. Cela pouvait se faire à l'amiable, avec joie, comme certaines filles peuvent le faire. 

Cependant des prédateurs fréquentaient la place. On les connaissait . Leur centre de rencontre était le bar restaurant de "l"Allemand". Le patron, engageait des "garçonnettes" et, selon leurs aptitudes à faire ce métier, après quelques semaines, leur proposait un travail bien payé à Francfort.  Celles qui acceptaient ne revenaient jamais. Lors d'une soirée, j'ai rencontré un petit groupe d'Italiens qui se sont intéressés à mes histoires de granit. On s'est promis de se revoir le lendemain, même heure. Cette fois ils étaient cinq, et m'ont demandé si j'accepterais de leur faire connaître quelques carrières de l'intérieur de Bahia. Ils savaient au sujet du Multicolor et voulaient bien voir d'autres genres de granit. Ils venaient de Carrare. J'ai accepté. Ils ont loué deux voitures. Nous sommes partis tôt le matin suivant dans le "sertao", et , en faisant vite, j'ai pu leur présenter quatre lieux d'extractions. Ce fut une grosse journée. On est rentré tard au Grand Hôtel, et ils étaient satisfaits de l'expédition, même si on avait un pare-brise en moins. Sur une mauvaise piste, un caillou avait explosé le verre et des éclats avaient blessés deux passagers. Il avait fallu s'arrêter dans un dispensaire pour nettoyer le sang. Le pacte était signé avec eux. 

Pour me remercier, plus tard, ils m'ont offert un séjour à Marina de Carrare. J'y suis allé. J'ai compris qu'ils étaient les maîtres du commerce international de la pierre. Sur des kilomètres, le long du quai, des milliers de bloc, sur plusieurs hauteurs , venant de plusieurs pays, étaient stockés là. Ces hommes  m'ont logé dans une belle résidence bord de mer et m'ont invité à une soirée. Beaucoup de beau monde, genre hommes d'affaires et quelques femmes qui à l'évidence n'étaient pas les leurs. Le bar était ouvert et deux d'entre elles me poussaient à la consommation . Elles étaient très gentilles et leurs décoletés profonds. Je trouvais l'ambiance lourde et je suis monté dans ma chambre. Allongé sur le lit, j'ai entendu frapper à la porte. Je n'ai pas répondu. C'était des putes, des vraies celles là. Cela m'a rappelé cette histoire, qui nous faisait bien rire à Tobrouk, quand ce collègue du  camp nous racontait que tous les soirs, il entendait gratter à sa porte. Il demandait "C'est qui ?". Une petite voix répondait "C'est l'amour"!  .  J'en avais assez des Italiens, et j'ai repris l'avion pour Salvador.

Il me restait quand même tout ce granit sur les bras. J'ai proposé à mon amie, dont le père était malade,  de faire un tour en France. Ici, encore une mauvaise saison s'annonçait. La pluie froide et le vent des entrées atlantiques , parfois durant des semaines, n'incitaient plus aux baignades. Dans l'hémisphère nord, le printemps et le soleil étaient de retour. Les vacances scolaires approchaient, et nous avons le château dans le Gers, pour y camper. Notre fils, ensuite nous a rejoins, et j'ai continué le chantier, avec aussi des journées paisibles, passées ensemble , au bord de lac de Castéra. On était de nouveau tous les trois. Il avait eu son bac et préparait sa rentré à l"école de Commerce de Montréal, où presque tous ses copains de Brasília allaient. 

 

AVEC LES PFG.

Je me suis rendu compte que dans mon pays natal, les plus gros utilisateurs de granit étaient les Pompes Funèbres Générales. J' ai entrepris une approche de ce milieu que je ne connaissais pas. 

 

 

 

 

 

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  • : photographe de presse fut mon premier métier ; avec l'argentique les photos n'étaient pas retouchées. Elles étaient imprimées en noir et blanc comme à la prise de vue, c'était de vrais documents. Aujourd'hui avec le numérique toutes les photos sont retouchées
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